1) résentation
rapide du sujet
Sujet mal connu que celui des bâtiments
du domaine de l'abbaye dAulps et leur évolution aux XVIIème
et XVIIIème siècles. Ce mot " domaine "
est à prendre au sens large, puisque je m'attacherai non
seulement aux bâtiments situés à l'intérieur
de l'enclos de l'abbaye, mais aussi à d'autres bâtiments,
situés à l'extérieur, mais toujours à
proximité immédiate du monastère. Ces bâtiments
extérieurs appartenant, bien entendu, eux aussi à
l'abbaye d'Aulps. Il est évident que même aux XVIIème
et XVIIIème siècles, les dépendances du monastère
s'étendent bien au delà de la vallée d'Aulps:
Neydens, St. Cergues, Châtillon, Salins, ou plus près
Publier. Le sujet est intéressant, mais je ne vous parlerai
bien aujourd'hui que de ce domaine précis : enclos conventuel
et environs immédiats du monastère.
L'un des seul à s'être penché, assez succinctement
d'ailleurs, sur cette question, sous l'angle historique, est Ernest
Renard, dans les colonnes des mémoires et documents publiés
par l'académie Chablaisienne.
Aujourd'hui, les campagnes de fouilles archéologiques
menées depuis cinq ans, tant sur le cloître que la
ferme ou encore la porterie de l'abbaye d'Aulps, permettent de se
faire une idée plus juste de la composition et de l'articulation
de ces différents bâtiments.
Pour ma part, en collaboration avec les archéologues, je
me suis attaché, dans le cadre de mon emploi à la
Communauté de Communes de la Vallée d'Aulps, plus
particulièrement à la recherche des textes en archives.
J'ai donc eu l'occasion de retrouver une documentation textuelle
assez nombreuse, variée, très dispersée ; mais
je tiens auparavant à vous mettre en garde contre les inévitables
problèmes d'interprétation qui peuvent surgir au sujet
de ce genre de textes.
Néanmoins, il est tout à fait possible de tirer certaines
conclusions à la lecture d'une vingtaine de documents, tant
prix-faits que quittances ou visites des supérieurs de Cîteaux
qu'il m'a été donné de retrouver, et ce, en
corrélation avec les résultats des fouilles archéologiques.
La plupart de ces textes sont des documents inédits.
Mais je ne commencerai pas cette intervention sans vous faire une
rapide présentation de l'abbaye dAulps.
2) résentation
de l'abbaye d'Aulps
L'Abbaye d'Aulps est située au cœur
de la vallée de la Dranse de Morzine, dans l'actuel village
de Saint Jean d'Aulps. Elle fut fondée aux environ de 1095
par un groupe de moines venus de l'abbaye de Molesme en Bourgogne
et est affiliée, suite à une visite de Saint Bernard,
à l'ordre de Cîteaux en 1136. Grâce à
de nombreuses donations foncières, le monastère prospère
très rapidement et devient sans aucun doute l'un des plus
riche de la Savoie médiévale : son réseau de
granges s'étend jusque dans le Jura, plus particulièrement
à Salins. Ces granges sont riches, aux productions diverses:
vigne, céréales, jusqu'au poisson fournit par ce que
l'on appelle les réservoirs du clos d'Aulps à Publier
...., le personnel est également particulièrement
nombreux.
A ce beau moyen-âge du XIII ème siècle succède
une période de troubles, et tout d'abord des troubles internes
puisque la direction et les postes-clés du couvent sont en
effet l'objet de graves querelles: qui sera prieur, qui sera cellérier,,
qui sera abbé ? Le monastère s'endette également
considérablement en placements fonciers hasardeux et peu
rentables. Troubles externes, également, puisqu'on ne compte
plus les conflits de juridiction avec les voisins d'Abondance ou
encore le châtelain d'Allinges.
Pourtant, à la fin du moyen-âge, la seigneurie abbaye
d'Aulps est encore riche: en 1486, l'abbé de Balerne, Simon,
qui est chargé de faire rentrer les impositions dues au chapitre
général de Cîteaux, doit collecter les arriérés
non payés par l'abbaye qui se montent à 1400 ducats
par an, ce qui place l'abbaye d'Aulps au deuxième rang des
abbayes cisterciennes savoyardes et Bourguignonnes, juste derrière
Hautecombe.
A cette époque, ce ne sont pourtant plus les moines qui perçoivent
les revenus de l'abbaye, puisqu'en 1468, à la mort de Jean
Lhoste, dernier abbé conventuel, l'abbaye est rattachée
au régime de la commende. L'abbé est alors nommé
par le pape, c'est souvent un haut dignitaire de l'église
qui réside très peu à l'abbaye. Aux XVème
et XVIème siècles, il s'agit souvent de cardinaux
italiens; aux XVIIème et XVIIIème siècles,
on les choisit plutôt parmi les membres de la famille ducale,
comme Antoine de Savoie, abbé de la fin du XVIIème
siècle et fils naturel de Charles Ernmanuel ler.
L'instauration de ce régime d'administration conventuel particulier
marque sinon le début, du moins la poursuite de la décadence
morale, spirituelle et matérielle du monastère. En
1526, un visiteur rentrant dans les cuisines du monastère
constate que les religieux n'ont rien à manger, le nombre
de moines chute: alors qu'ils sont encore une vingtaine au début
du XVIème siècle, ils ne sont plus que douze en 1606,
sept en 1674, puis cinq en 1700 ce qui semble être le nombre
minimum de religieux dans la maison, légère remontée
des effectifs en 1730, puisque le nombre de moines remonte à
11. Ce sont enfin six moines qui quittent l'abbaye en 1792, à
l'arrivée des armées révolutionnaires françaises.
En 1824, les bâtiments sont minés par les habitants
de La Moussière sous l'influence néfaste de leur curé,
pour reconstruire l'église paroissiale qui avait brûlé
peu d'années auparavant.
Pour terminer cette trop rapide présentation, il faut mentionner
deux particularités qui revêtent une importance considérable
pour le sujet qui nous intéresse, qui sont :
a) D'une part le culte aux reliques de saint Guérin et le
nombre important de pèlerins qui se rendent au tombeau du
saint, et ce, non seulement le 28 août, théoriquement
date anniversaire de la mort de Guérin, date de foire et
de pèlerinage ; mais aussi toute l!année, au gré
des épizooties en Savoie et en Suisse, puisque les reliques
du saint sont réputées pour guérir le bétail.
Ce pèlerinage a un rayonnement provincial, et donc une très
forte fréquentation.
b) D'autre part, et deuxième originalité de notre
abbaye, pourtant cistercienne, c'est la présence, à
proximité immédiate des portes du monastère,
du village de Saint Jean d'Aulps et plus particulièrement
du hameau de l'abbaye. C'est un élément particulièrement
important dans la problématique du rôle de l'enceinte
et des portes comme interfaces des mondes religieux et séculiers.
Ces deux particularités ne sont pas sans faire penser à
une autre abbaye cistercienne récemment visitée, qui
est celle de Cadouin en Dordogne. Elle est lieu de pèlerinage
puisqu'elle abrite le fameux suaire, mais aussi une abbaye particulièrement
intégrée dans le village du même nom jusqu'à
en devenir aujourd'hui église paroissiale.
Le plus important, et certainement ce qu'il faut garder à
l'esprit, c~est que l'abbaye d'Aulps, dès le moyen-âge,
ne répond pas aux canons des abbayes cisterciennes. Sa forte
fréquentation et son intégration au village sont deux
éléments qui vont influencer considérablement
les choix des moines dans la gestion l'affectation et la typologie
même des bâtiments du domaine de l'abbaye en leur possession.
Mon intervention, par le biais de l'étude de ces différents
bâtiments, va dans le sens de l'intégration de l'abbaye
d'Aulps à un ensemble plus vaste que le simple, trop simple
et très connu duo église / cloître. Il s'agit
en tous état de cause d'un domaine cohérent, aux activités
diverses et en particulier pour Aulps, aux activités originales
qui sont dictées, comme je le disais par l'originalité
même de l'histoire de l'abbaye d'Aulps.
Nous ne disposons malheureusement pas à l'heure actuelle
de représentation, gravure ou encore peinture du domaine
de l'abbaye dAulps tel qu'il était avant sa destruction en
1824. Seul le cadastre Sarde établi aux alentours des années
1735 peut nous aider.
Commençons donc par ce fameux cadastre sarde des années
1735, et n'oublions pas quil, ne s'agit " que " d'un état
des lieux à une date précise.
Faisons un bon de 250 ans pour voir le domaine tel quil est aujourd'hui
Puis photo aérienne.
Je vous détaillerai donc aujourd'hui trois grands ensembles:
le cloître, les bâtiments situés à l'intérieur
de l'enclos conventuel et les bâtiments situés à
l'extérieur, mais à proximité immédiate
de cet enclos.
Je traiterai très peu des aménagements effectués
aux XVIIème et XVHIème siècles dans l'église
abbatiale, qui ne sont en fait guère conséquents.
A citer toutefois la construction d'une balustrade entre le chœur
des religieux et celui des laïcs, quelques aménagements
dans les chapelles latérales, mais surtout la construction
du retable du maître?autel en 1714 ainsi qu'un projet de contreforts.
Mais rien qui soit de nature à bouleverser véritablement
ce que l'on savait déjà. Ces aménagements sont
mineurs en comparaison de ceux dont bénéficie le bâtiment
conventuel, qui n'étaient pour leur part absolument pas connus,
sinon par quelques allusions dans la chronique manuscrite de l'abbaye
d'Aulps.
C'est donc ce cloître qui retiendra tout d'abord notre attention,
même si je reviendrai bien sûr ponctuellement à
l'église.
I) e
cloître
1) e
plan Gonthier "Plans"
Pour illustrer mon propos, je m'appuierai
sur un plan de l'abbaye d'Aulps, dit " Plan Gonthier "
du nom de son découvreur, dressé certainement à
la fin du XVIIème siècle ou dans le courant du XVIIIème.
On ne connaît pas exactement les circonstances dans lesquelles
a été dressé ce plan. Ernest Renard le fait
remonter à la fin des années 1730, date de la rédaction
de l'inventaire des titres et terriers de l'abbaye d'Aulps. A l'heure
actuelle, il n'est pas vraiment possible de dire s'il s'agit d'un
projet, ou du plan de l'un des cloîtres successifs. Pour ma
part, je le ferai remonter à la deuxième moitié
du XVIIIème siècle, mais c'est une fourchette malheureusement
de tout façon trop large pour un document de cette valeur.
En effet, si l'inventaire dressé en 1792 au départ
des moines se rapproche de ce plan au travers du cheminement du
commissaire de la république dans les couloirs de l'abbaye,
il ne correspond, en revanche, vraisemblablement pas au cloître
de la fin du XVIIème début XVIIIèrne siècle.
Bref, les fouilles menées sur le cloître en 1997 ont
mis en évidence de nombreuses similitudes entre le plan et
le cloître existant, mais il est également apparu quelques
différences notables, comme l'absence de support des arcs
doubleaux de la galerie du cloître. A défaut de mieux,
ce plan me servira de base, de fond de carte pour illustrer cette
première partie de mon intervention.
2) e
cloître dans les textes, Jusqu'en 1687
Ce cloître, c'est le bâtiment
de la vie quotidienne: là où dorment, mangent, boivent
les moines.
C'est grâce au procès-verbal de la visite de l'abbé
Simon de Balerne à l'abbaye d'Aulps en 1486 que nous avons
la première description d'un état matériel
du cloître: elle est très sommai , mais d'importance,
puisqu'il nous apprend qu'il a brûlé une première
fois en 1484, dans des proportions importantes: jusqu'aux fondations.
Pourtant, l'abbé n'a pu se rendre sur place, éconduit
par les moines. Ses informations sont de seconde main.
Peu, sinon aucune trace de l'état matériel de ce cloître
au XVIème siècle.
Nous savons par contre que le couvert de ce cloître est refait
par le charpentier de l'abbaye en 1624 en tavaillons ( tuiles de
bois), ce qui laisse supposer qu'à cette date, il est encore
en relatif bon état, et ce sera la dernière fois avant
longtemps, puisque dès les années 1635 1 1645, un
procès-verbal anonyme accompagnant vraisemblablement, là
encore, la visite d'un supérieur de Cîteaux nous apprend
que les murailles, " où étaient autrefois retirés
les religieux sont toutes par terre, les planchers sont gâtés
et rompus en divers endroits, ce qui demande une prompte réparation
… ,
Dès cette date, les moines ne dorment plus dan un cloître
devenu insalubre, mais dans des maisons particulières aux
alentours du monastère, ce que confirme d'ailleurs la chronique
manuscrite de l'abbaye d'Aulps publiée par Jean-Pierre Mudry
de l'académie Chablaisienne. Déjà à
cette époque, les moines font voeux de se " recloîtrer",
à la manière de leur première Règle.
Il faudra en fait attendre encore plusieurs dizaines d'années
pour que nos religieux reviennent dormir dan le cloître.
En 1663, la visite de François de Montholy, vicaire de l'ordre
cistercien en Savoie nous montre un cloître qui est toujours
invivable. je le cite: " les dortoirs sont presque entièrement
démolis, aussi bien que les autres bâtiments "
et le visiteur dénonce vigoureusement le mode de vie conventuelle
hors-norme des moines de l'abbaye d'Aulps, à vrai dire assez
peu en rapport avec l'idéal. cistercien.
C'est toujours le même constat en 1676 avec la visite du frère
Georges Meillardet, qui nous dépeint des " cloîtres,
dortoirs, infirmerie chambres d'hôtes, que nous avons trouvé
à notre grand déplaisir tous ruinés et en très
mauvais état; le dortoir est entièrement ruiné,
sans qu'il en reste aucun vestige que quelques vieilles masures;
les chapitres et réfectoires sont en très mauvais
état. On peut penser ici que le rez-de-chaussée, abritant
par exemple la salle du chapitre ou le réfectoire, est moins
touché par les dégradations que le premier étage
abritant le dortoir des religieux. Il ne faut en effet pas trop
noircir le tableau puisque les bâtiments conventuels n'ont
en effet semble t-il jamais été totalement désaffectés
ou désertés à cette époque : les moines
ont continué à manger et à se réunir
en commun pour tenir chapitre, par exemple, dans le cloître.
On imagine bien, toutefois, les problèmes que posent ce mode
de vie, avec des moines qui le soir doivent traverser le village,
surtout ses cabarets, et qui sont continuellement au contact des
séculiers.
En 1679, un autre visiteur de Cîteaux demande à ce
que la cave qui donne de plain-pied sur le réfectoire soit
déménagée, ce qui confirme que le premier étage
est toujours habitable.
C'est le même constat, encore, entre 1680 et 1687, dans un
acte conservé aux archives départementales, d'ailleurs
sous une fausse date, lorsque le prieur de l'abbaye (qui est alors
François Devilly) demande avec insistance l'aide financière
de ses supérieurs. Aménagement notable à cette
époque, il a réussit à réunir les moines
pour la nuit dans des cabanes sommaires, en bois, aménagées
au premier étage du couvent, construites, nous apprend-il,
grâce à l'épargne propre des religieux. Au moins
sont-ils éloignés un temps des tentations du monde
séculier.
3) ne
première reconstruction : 1687 / 1701
L'appel pressant de ce prieur de
valeur sera certainement entendu puisque le 19 août 1687 est
signé avec des maçons de Samoëns et de Morzine
le prix-fait de la reconstruction d'une première aile du
cloître: l'aile est. Les fonds proviennent en partie du Sénat
de Savoie. On prévoit les dimensions des fenêtres du
cloître : elles seront de 1,30 mètres sur 65 centimètres
avec un pilier de pierre de taille entre les deux de 1,92 mètres
sur 1 mètres. Des dimensions que l'on retrouve plus ou moins
dans le Plan Gonthier.
Dans ce prix-fait, il est également fait mention des dimensions
des fondations, des marches de l'escalier, des séparations
intérieures... bref, d'une foule de petits détails
aussi intéressants les uns que les autres.
Une seule partie d'un ancien cloître, peut-être médiéval
subsistera, il s'agit de ce que l'on appelle, certainement un peu
pompeusement une tour à l'angle sud-est.
Cinq ans plus tard, en 1692, un acte d'état de l'abbaye dressé
à l'occasion de la nomination d'un nouveau prieur nous montre
pourtant que les travaux n'ont en fait guère avancé,
et c'est à peine si on peut voir les murs extérieurs
de cette première tranche de travaux sortir de terre.
A cette lenteur excessive des travaux, deux raisons principales
La première, c'est le raid de Luzernois de 1689, disciples
de l'hérétique Pierre Valdo. On peut imaginer que
le passage violent et meurtrier de cette troupe a pu laisser un
impression assez forte et durable pour arrêter un temps les
travaux, ce que sous-entend d'ailleurs la chronique manuscrite de
l'abbaye d'Aulps qui nous dit bien que a l'abbaye souffrit des pertes
extraordinaires au passage des hérétiques des vallées
de Luzerne et de Piemond ".
Deuxième élément, l'invasion française
de 1690 à 1696, qui en bouleversant les cadres administratifs,
a stoppé net le versement des fonds alloués par le
sénat: plus d'argent plus de construction.
Malgré l'occupation, il semble que les travaux reprennent
pourtant vers à la fin de Pannée 1693 ou au printemps
1694, puisque les prix-faiteurs reçoivent un premier versement
de 889 florins puis dans la même année 850 autres florins
pour, je cite la continuation de leur travail ( .. ) "
En 1698, les tensions politiques se sont apaisées, et le
prieur de l'abbaye, Louis Gros, qui, cela dit au passage, n'a pas
encore détourné l'argent des messes dites à
saint Guérin, entame alors la construction de la deuxième
aile du cloître.
Les maçons viennent, cette fois encore, de Samoêns
; parmi eux un certain Louis Simon, qui travaille sur le site depuis
1687 et qui mourra à la tâche en 1701 écrasé
par un quartier de pierre alors qu'il achevait son oeuvre. Il était
d'ailleurs en si mauvais état qu il sera d'ailleurs enterré
dans le cimetière du couvent...
Dans ce prix-fait, c'est donc la deuxième aile du bâtiment
conventuel et ce qui est appelé le retour de la troisième
aile, qui est prévue à raison de 10 florins par toise
de maîtresse muraille, les voûtes des caves, la séparation
des différentes pièces pour 7 florins part toise,
les cheminées à 33 florins l'une, boiseries des portes,
" ( .. ) platrissage et blanchissage ( .. ) "des parois
de la cuisine à raison de 18 sols par toise, les fenêtres
du cloître ....
Un détail a dans cet acte une importance capitale : toutes
les vieilles murailles et les vieilles voûtes devront être
détruites par les maçons. Les matériaux récupérés,
étrangement, ne devront pas resservir à la reconstruction.
Voilà qui confirme en tous cas l'hypothèse formulée
par les archéologues en 1997, à savoir que lors de
la reconstruction moderne du cloître, l'emplacement du cloître
a été complètement excavé. Ce nouveau
cloître est une construction ex nihilo. Les travaux de cette
deuxième tranche devront commencer en mars 1699 et s'achever,
en ce qui concerne les murs porteurs, en juillet : un délai,
on le remarque, excessivement court.
Une visite d'un supérieur de Cîteaux le 9 juillet 1700
nous apprend que le bâtiment est quasiment terminé
: :il note au passage que les travaux occasionnent quelques désagréments,
puisque les portes du monastère sont toujours ouvertes aux
quatre-vents, et il est bien tentant pour nos moines d'aller voir
ce qui se passe dans le hameau de l'abbaye et particulièrement
ses cabarets.
A l'été 1701, un maçon travaille toujours à
l'abbaye puisqu'il y meurt donc écrasé.
4) 'incendie
du 24 août 1702
De ce cloître, neuf et quasiment
achevé en 1701 / 1702, les moines ne pourront pas profiter
longtemps puisque le 24 août 1702, la foudre, ou plutôt
le feu du ciel: une expression qui sera reprise avec bonheur pendant
encore longtemps, s'attache, nous dit la chronique manuscrite de
l'abbaye d'Aulps, à la flèche du clocher de l'église
abbatiale.
Qu'est-ce qui flambe exactement cette nuit là? Le toit et
la charpente de l'église, certainement, mais aussi celui
du cloître. Je ne pense pas que les bâtiments en dur
aient été particulièrement ou profondément
touchés; en tous cas, le cloître n'est pas reconstruit
après l'incendie. Les seules quittances ou prix-faits relatifs
à cette reconstruction concernent bien des travaux de charpente.
(Petite parenthèse bibliographique) A propos de cet incendie,
le chanoine Naz dans son obituaire de l'abbaye est le premier à
reprendre une citation de la chronique manuscrite, qui fait état
de l'existence d'un compte rendu des dégâts occasionnés
par cet incendie, dressé par l'abbé de Tamié
qui était alors en visite au moment de l'incendie. Le même
chanoine Naz fait également mention du débloquement
par le sénat de Savoie de sommes importantes pour la reconstruction
du monastère.
Il faut prendre garde à ces éléments qui ont
été repris plusieurs fois. Ce procès-verbal,
c'est un peu l'Arlésienne ? on en entend beaucoup parier,
mais rien ne permet d'affirmer que l'abbé de Tamié
était effectivement présent sur les lieux. D'autre
part, au sujet des fonds débloqués, le chanoine Naz
fait une erreur évidente en confondant les deux reconstructions
du cloître : celle de 1687 et celle de 1702.
Mais revenons sur les documents existants et étayant l'hypothèse
d'un incendie certes important, mais qui n'aurait concerné
que la charpente des bâtiments conventuels et de l'église.
5) près
l'incendie. lente remise en état
C'est le cas pour la quittance du
24 Juillet 1703 passée par les moines de l'abbaye à
Jean-Baptiste Dabère et Jean Ecard, ce dernier charpentier
originaire de Fribourg et portant sur la somme de 1937 florins et
6 sols pour charpente et ramure, le couvert, les poutres et les
tavaillons.
Ou encore, la quittance du 3 avril 1709 où Charles Rollaz,
qui possède la patente enviée de pontonnier et recouvrisseur
de l'abbaye d'Aulps confesse avoir reçu, selon la formule,
1100 florins pour entier paiement des travaux de charpente effectués
tant sur l'église de l'abbaye que sur les autres bâtiments.
L'argent provient en partie d'un affranchissement exceptionnel que
l'abbaye a passé en faveur d'Abraham Ducret, de la vallée
Verte.
Les travaux sont-ils achevés pour autant ? Non, car en 1714,
l'abbé commendataire Jean-Thomas de Provana est contraint
de délivrer un autre affranchissement à Jacques Fernex,
de Mégevette, dont les revenus sont toujours appliqués
aux réparations qu'il reste à faire dans le cloître,
consécutives, à l'incendie, nous dit-il.
Bref, les réparations ou les travaux avancent très
lentement, il faut dire que le prieur de l'abbaye, Louis Gros a
détourné dans les années 1704?1708 des sommes
absolument considérables, prises sur l'argent des messes
que les pèlerins versaient en l'honneur de Saint Guérin?
Inutile de dire que ces sommes auraient bien pu être appliquées
aux réparations du cloître. Et puis il faut dire également
que les français, encore eux, sont revenus et occupent le
pays de 1703 à 1713, désorganisant les cadres administratifs,
et évidemment ralentissant les travaux.
Là encore, une conjonction de phénomènes font
que, tout comme 10 ans auparavant, les travaux avancent très
lentement, aile par aile, et même trop lentement, si bien
que dès qu'un de ce qu'on l'on appelle les corps de logis,
c'est à dire en fait les ailes, est achevé, un autre
menace ruine, et on a bel et bien l'impression que tout au long
du XVHIème siècle, l'abbaye d'Aulps est un chantier
perpétuel.
Il est d'ailleurs intéressant de remarquer la profonde différence
entre les deux siècles un XVIIème où l'abbaye
est ruinée, un XVIllème où elle est continuellement
en travaux.
6) e
cloître au XVIIIème siècle : un chantier permanent
Continuons dans les temps l'histoire
mouvementée de ce cloître. Un rapport de l'intendance
du Chablais nous apprend qu'en 174 1, l'aile sud des bâtiments
conventuels menace à tous moments de s'effondrer.
On ne peut que conjecturer que cette aile soit reconstruite vers
1750, après l'occupation espagnole?
L'aile est est pour sa part est une énième fois rebâtie
dans les années 1780, ce que nous précise une visite
de l'architecte Giardin, mandaté par l'intendance du Chablais
et datée du 30 janvier 1787.
A cette date, d'ailleurs, l'aile sud menace à nouveau de
s'écrouler et se désolidarise lentement du reste du
cloître.
Les appartements de l'étage sont également en état
de caducité. La raison est à chercher principalement
dans le défaut des fondations. Il semble en effet que les
reconstructions successives n'aient tenu aucun compte des fondations
existantes, qui sont faites de bric et de broc : remployant un mur
par ci, en détruisant un autre par là, bref le cloître
de 1787 est à nouveau dangereux pour les religieux, même
peu nombreux (ils sont alors une demi-douzaine) si bien que la seule
solution préconisée par l'architecte, déjà
en 1787, est de raser purement et simplement le cloître pour
le reconstruire. Il précise que les matériaux de reconstruction
devront être pris dans les décombres de la maison abbatiale
qui sera elle aussi rasée, pour servir de carrière,
n'étant plus d~aucune utilité puisque l'abbaye à
cette date, est dépendante de l'évêché,
et que personne n'y descendra plus.
Cette ultime opération est-elle menée à bien
? Certainement non, puisque la maison abbatiale est toujours en
place en 1792 et une visite de la même époque nous
montre un cloître toujours en déliquescence.
L'ultime opération de rasage du cloître sera de tout
façon menée par les habitants de Saint Jean d'Aulps
en 1824. Lorsqu'ils détruisent à la mine tous les
bâtiments conventuels de l'abbaye pour en récupérer
les matériaux de construction, afin de reconstruire l'église
paroissiale brûlée depuis peu. Je pense pour ma part
que les bâtiments conventuels détruits par les habitants
de Saint Jean d'Aulps étaient déjà bien abîmés,
inutilisable, et de toute façon d'une construction moderne
instable et il faut le dire mal faite. Ce n'est certainement pas
pour les excuser de ce qu'ils ont fait, mais avant de crier au vandalisme,
il faut bien évidemment replacer dans son contexte cette
action, aussi déplorable qu'elle soit pour nous aujourd'hui...
Ce mauvais état général du cloître durant
cette période a été mis en lumière par
les fouilles archéologiques menées sur le site, qui
nous montrent un cloître qui existe toujours en élévation
sur environ un mètre de hauteur. On voit donc que les murs
sont faits d'un mauvais assemblage de pierres de ramassage, liées
par un mortier incertain, tout à fait en accord avec ces
indices successifs délivrés par les textes.
Désormais, plusieurs éléments sont donc connus
et avérés en ce qui concerne le cloître de notre
abbaye d'Aulps.
1) Délabrement certain durant la plus grande partie du XVIlème
siècle
2) De 1687 à 1701, reconstruction de l'intégralité
du cloître en deux temps, interrompue par le raid des Luzernois
et par l'occupation Française.
3) Le fameux incendie de 1702 ne semble toucher que la charpente
des bâtiments conventuels ; les travaux durent cependant 5
à 6 ans, puisque la dernière quittance de charpente
est passée en 1714.
4) En 1741, l'aile sud du cloître menace ruine, elle est consolidée
dan les années 1750.
5) L'aile nord est reconstruite dans les années 1780 alors
que les autres ailes sont ruinées en 1787, selon la visite
de l'architecte.
Un cloître qui, on l'aura compris, et contrairement à
ce que supposait Pol Abraham dans son étude archéologique,
n'a plus rien de médiéval, hormis peut-être
un angle sud-est et quelques remplois très occasionnels,
comme par exemple une pierre portant des traces de breture dan le
mur du cloître. Ce qu'ont révélé les
fouilles archéologiques.
Venons-en maintenant aux divers bâtiments situés à
l'intérieur de l'enclos conventuel. |
| II) es
bâtiments de l'enclos conventuel
Il y a aux XVIlème et XVIIIème
siècle cinq constructions principales à l'intérieur
de l'enclos la maison abbatiale, le bâtiment que l'on appelle
aujourd'hui la ferme de l'abbaye, le moulin et les deux porteries.
1) a
maison "abbatiale ". (
C )
Il s'agit là de la maison
où descendent les abbés commendataires, qui ne sont
plus des abbés résidents, mais bien des abbés
qui se contentent de prélever les revenus de l'abbaye. Il
existe certainement dès le XVIème siècle une
maison abbatiale, indépendante du cloître proprement
dit, dont on ne sait pratiquement rien avant le XVIIIème
siècle. Ernest Renard pense que la maison abbatiale était
le cabaret avant d'être transformé en débit
de boisson, ce qui est en fait assez improbable. Tout au long du
XVIIème siècle, de nombreux actes notariés
sont passés dans ce palais abbatial, situé, nous dit-on
quelques-fois, au dessus de l'abbaye, sans plus de précision,
niais ce qui au moins ne nous laisse aucun doute sur son existence.
Première mention conséquente, en 1742' une estimation
pour la remise à neuf de cette maison est établie
par l'ingénieur Cheneval.
on y apprend qu'à cette date elle a déjà été
reconstruite une première fois depuis peu de temps, mais
I'humidité du terrain est trop importante et l'édifice
menace ruine, si bien qu'il faut d'abord drainer, soutenir le terrain...
bref des travaux importants sont prévus, comme encore la
réfection de la couverture en ardoises de Morzine, à
la place des tavaillons qui sont trop onéreux et en fin de
compte assez peu efficaces.
L'ingénieur nous a laissé un dessin de son projet,
qui reprend en grande partie celui de la maison existante en 1742.
Il n'est néanmoins pas possible de déterminer si le
projet est mené à son terme, puisque quelques semaines
après, les espagnols viennent occuper la Savoie ; or c'était
le sénat de Savoie qui était sensé délivrer
les fonds nécessaires, soit la somme particulièrement
importante de 6130 livres.
On préconise en 1787 de détruire cette maison, devenue
inutile après le rattachement de la mense abbatiale à
l'évêché, pour en utiliser les matériaux
de construction afin de rebâtir le cloître. Cette maison
abbatiale existe pourtant bien toujours en 1792 lorsque le commissaire
français dresse l'inventaire de l'abbaye. Elle sert de remise:
on trouve dans la cuisine 1J tonnes de charbon, le nécessaire
pour faire la lessive, et pour faire des chandelles, des sacs de
toile, une cage à poulets, un alambic et dans le grenier
trois chariots de foin.
Il ne reste aujourd'hui rien de cette bâtisse, dont les derniers
vestiges ont été détruits par la route tracée
en plein cœur de l'enceinte conventuelle, au début du
XXème siècle. Le bâtiment fait bien évidemment
partie intégrante du domaine de l'abbaye d'Aulps, tout comme
la ferme, bâtiment comme son nom l'indique, à vocation
agricole.
2) ne
ferme,.un bâtiment toujours mal connu. (
B )
Nous descendons donc dans les parties
inférieurs de l'enclos, la partie économique, la partie
des salariés de l'abbaye, là où trois caves
voûtées abritent les très belles bêtes
du monastère ; il y en a 15 en 1792, y compris le taureau,
que l'on qualifie de tr~ en état et de bonne valeur. A quelques
mètres de ces trois caves, la ferme.
Bâtiment économique par excellence, la ferme de l'abbaye
d'Aulps est une structure particulièrement difficile à
comprendre et qui a fait l'objet d'innombrables aménagements
et certainement de changements de fonctions dans le temps. Elle
est dorénavant un peu mieux connue grâce aux fouilles
archéologiques qui ont eut cette ferme pour objet à
deux reprises. S'il est certain que le bâtiment est à
vocation agricole au cours de l'époque moderne, il est possible
qu'il ait été bâti sur les restes de l'ancienne
hostellerie, ou du bâtiment des convers, ou encore de la ferme
monastique médiévale...
En 1692, nous avons la description succincte de l'état d'un
bâtiment antérieur à l'édifice actuel,
mais situé au même endroit et qui est alors qualifié
de " grange où sont les denrées de l'abbaye ".
A cette date, il pleut d'ailleurs à l'intérieur et
elle est dans un état déplorable, ce qui a certainement
motivé une reconstruction dans la première moitié
du XVIIIème siècle.
Dans les années 1730, la ferme est en partie reconstruite
avec vraisemblablement une halle en bois qui avance sur une cour
en galets. C'est semble t?il à cette époque qu'est
construit le bâtiment qui abrite de magnifique caves voûtées,
chose exceptionnelle, sur deux étages. Cela a peu d'équivalents
dans la région. Ces salles serviront de cadre au futur musée
de l'abbaye.
Cette ferme abrite donc les denrées de l'abbaye, également
le foin, mais il s'agit certainement aussi du lieu où l'on
travaille le lait, comme semble l'indiquer l'inventaire de 1792.
Il y a déjà un logis à l'étage, où
vit un personnel salarié par l'abbaye. Il est également
possible que le bâtiment abrite encore un four. Les textes
ne sont malheureusement pas très explicites au sujet de cet
édifice. Les campagnes de fouille ont toutefois permis de
déterminer plusieurs états successifs de construction,
par chronologie relative, sans qu'il soit possible de déterminer
précisément les différentes dates. Il est donc
certain qu'il a fait l'objet de profonds remaniements.
|
|
3)
es porteries
: un sujet à la mode. (
2 et 4 )
Le premier se trouvait à
l'est du monastère et donnait directement sur la place du
hameau de l'abbaye. Il s'agissait d'un accès monumental,
qui est, dans quelques textes qualifié de grande porte de
l'abbaye. Il a pu s'agir à une époque de l'accès
principal, en tous cas celui qui mène à la maison
abbatiale. Tous les supérieurs de Cîteaux lors de leurs
visites veulent interdire les entrées et sorties des moines
par cette porte, cela est trop tentant. Ils préconisent même
de condamner purement et simplement l'accès.
Voici ce que dit par exemple, l'abbé de Tamié en 1679:
" Comme le désordre de ce monastère est venu
de la trop grande fréquentation avec les séculiers,
et d'un entrée trop libre dans les maisons du voisinage,
nous renouvelons la défense faite précédemment
à tout et un chacun des religieux d'entrer dans les maisons
qui sont hors de la porte au dessus de l'abbaye, soit cabarets ou
autres, de même que dans celles qui sont au delà du
pont dites chez Cullaz et Gaydon, non seulement sous peine d'excommunication
ipso facto, mais encore d'élimination à perpétuité
hors du monastère, attendu les effroyables scandales qui
sont arrivés à ce fait "
On voit très bien cette porte sur le cadastre Sarde des années
1735, qui est même couverte. C'est aujourd'hui une maison
qui occupe cet emplacement; on voit encore à l'angle un piédroit
(mais est-il en place ?) d'un portail monumental.( 2 )
La porterie qui subsiste actuellement au nord de l'enceinte est
un remontage du XIXème siècle : en effet, c'est l'ancienne
porterie, dont certains éléments sont datable du XVème
siècle, qui a été déplacée de
quelques mètres en contrebas afin d'offrir une entrée
couverte. La partie la plus ancienne est la double porte cochère
et piétonnière.
Pour les supérieurs de Cîteaux qui visitent le monastère,
c'est l'entrée naturelle du couvent. Cette partie fait également
l'objet d'aménagements conséquents dont les plus importants,
en l'état actuel des recherches, semblent bien être
ceux intervenus à l'époque moderne, qui s'accompagnent
également d'un réaménagement de la rampe d'accès
à l'entrée de l'église abbatiale. Ces aménagements
sont contemporains d'une nette volonté de réforme
de l'ordre cistercien en Savoie dans la deuxième moitié
du XVIIème siècle, et particulièrement après
le pontificat d'Alexandre VII.
Passons maintenant la porterie est pour arriver sur la place du
hameau de l'abbaye, place accueillante, avec des tilleuls, des halles,
et puis des constructions un peu moins en rapport avec la présence
proche d'un monastère.
|
II) es
bâtiments hors de l'enclos conventuel
1) e
cabaret. ( E et 1 )
Il est certain que dès le
moyen-âge un cabaret / hostellerie et présent sur la
place de l'abbaye. Les cisterciens ont de plus le devoir d'hospitalité.
Il faut dire que l'endroit est un lieu de passage, un lieu de foire
et un lieu de pèlerinage. Il faut donc pouvoir loger, nourrir
et désaltérer un nombre croissant de personnes aux
XVIIème et XVIIIème siècle : du pèlerins
au marchand en passant par les habitants du village.
Le commerce doit être assez lucratif sur cette place, mais
il semble pourtant que ce soit presque par hasard que l'abbaye acquiert
en 1692 la maison-cabaret de Jean Vignier, qui est jointe et contiguë
aux murailles de l'enclos.
Jean Vignier est alors un débiteur de l'abbaye, qui n'a d'autre
moyen pour acquitter ses dettes que de vendre sa maison à
ses créanciers. Aussitôt après la vente, les
moines louent cette maison à son ancien propriétaire
exproprié. C'est le premier contact des moines avec un cabaret.
Il ne semble pas que cette construction figure sur le cadastre Sarde
de 1738 puisqu'on la dit jointe aux murailles, mais on peut imaginer
qu'elle soit à peu près à cet emplacement.(
1 )
Au début du XVIIIème, cette maison est vraisemblablement
détruite, ou réaménagée ou encore revendue
par l'abbaye, on ne sait au juste ce qu'il en advient. Avec les
fonds obtenus lors d'une transaction avec l'abbé De Provana
en 1714, les moines, qui ont compris tout l'intérêt
d'un tel commerce, construisent alors une belle bâtisse, certainement
entre 1714 et 1720.
Elle est toujours existante, et autrefois, elle abritait sous les
toits un grand dortoir, et vraisemblablement quelques chambres pour
une clientèle plus aisée. Un petit détail intéressant,
c'est que dès les années 1720, les fenêtres
sont pourvues de vitres, ce qui est particulièrement rare
dans notre vallée. C'est une belle maison aux larges dimensions:
17 mètres sur 14 mètres, avec une charpente absolument
magnifique. Le plus surprenant, en ce qui nous concerne, c'est que
cette maison est donc aussi un débit de boisson, à
vrai dire bien peu en rapport avec l'idéal cistercien.
Et ici, pas moins qu'ailleurs, rixes, coups de sabre, coups de couteaux,
et même meurtres sont monnaie courante, mais il faut penser
qu'en dépit d'un sombre XVIIIème siècle pour
la vallée d'Aulps, les affaires ne vont pas si me puisque
dès 1766, ce ne sont pas moins de trois cabarets qui existent
sur la place du hameau de l'abbaye.
A propos de l'auberge de nos moines, quelques petites anecdote.
En temps de paix, l'enseigne est celle de la croix blanche ; lorsque
les Espagnols débarquent en 1742, ce sera la croix d'or.
Un changement de nom bien opportuniste... Voilà qui répond
en tous cas à une petite question, puisque souvent on retrouve
dans les actes de cette époque la mention " acte signé
à l'abbaye d'Aulps dans le logis de la croix d'or "
: il s'agit bien de la salle commune du cabaret. On n'imagine évidemment
pas nos moines derrière le comptoir : ils louent cette demeure.
On sait par la douzaine de baux d'amodiation (des contrats de location)
de ce cabaret conservés pour le XVIIIème siècle,
que cet établissement est pourvu de places, d'un jardin et
même d'un four, puisqu'il fait en effet également office
de boulangerie. Le cabaretier vend d'ailleurs le pain et le vin
beaucoup trop cher, ce qui est un comble pour un commerce appartenant
à des moines. Cette cherté des prix pratiqués
est vigoureusement dénoncée par ailleurs par les membres
du conseil de la communauté de Saint Jean d'Aulps : tout
les commerçants sont des voleurs, c'est bien connu: eux même
le disent: " et c'est pour obvier aux vols et larcins que gens
de semblable profession ont la coutume de faire "
Novateurs pour l'époque, le conseil propose même de
remplacer le service en salle par la vente à emporter. Débit
de boisson, boulangerie, petite restauration, et même blanchisserie
puisque les locataires se doivent en 1776 de laver le linge des
religieux, le cabaret des moines est un vrai lieu de sociabilité
dans le hameau de l'abbaye. Une sociabilité, un contact humain
qui semble manquer, parfois, à nos moines: puisque systématiquement,
les supérieurs cisterciens en visite à l'abbaye d'Aulps
défendent aux moines de se rendre dans les cabarets, il est
vrai pourtant bien proches, des portes du monastère.
En face du cabaret: le moulin, ou plutôt les moulins.
2) e
moulin de l'abbaye. ( D et
3 )
Il y a en effet à cet endroit
deux moulins: certainement le moulin à froment et celui destiné
à moudre les autres céréales: avoine et orge.
Encore faut- il considérer deux périodes:
Avant et après 1694. Avant: seul un moulin tourne sur la
place du hameau: l'autre est situé sur le même cours,
mais à l'intérieur même de l'enclos de l'abbaye,
à cet emplacement (3).
C'est en effet dans le courant de cette année 1694 que les
moines décident de déplacer le moulin de l'enclos,
qui n'est plus vraiment pratique . en effet, autant le nombre d'habitant
du village a augmenté que celui des moines de l'abbaye a
diminué.
Ce moulin lui aussi est amodié, c'est à dire loué
à des habitants du village de Saint Jean d'Aulps. En contrepartie
d'une location qui semble modeste, Us sont tenus de moudre gratuitement
le blé des religieux, et vu leur petit nombre, la location
du moulin reste une assez bonne affaire.
Les religieux conservent néanmoins dans l'enclos le battoir
à chanvre, dont il reste encore aujourd'hui quelques vestiges
qui n'ont désormais plus rien d'énigmatique.
Ce battoir à chanvre sera d'ailleurs vraisemblablement à
son tour déménagé dam le courant du XVIIIème
siècle et rejoindra les deux autres moulins sur la place
du hameau de l'abbaye.
Une importante partie du moulin de l'enclos est donc transporté
et accolé au moulin déjà existant de la place
du hameau: les nouveaux locataires se retrouvent dans un édifice
pratiquement refait à neuf, comme le sous-entend le bail
d'amodiation qui fait état de ce changement d'importance
dans la composition de l'enclos du monastère.
Aujourd'hui, il ne reste presque rien de ces moulins, qui déjà
au XVIIIème siècle étaient mantelés
en bois, sinon une pierre sculptée aux armes de l'abbaye
sur la façade, ou encore la bézière, ou canal,
qui servait à amener de l'eau au moulin.
onclusion
De l'eau à mon moulin, je
n'en ai presque plus, et je terminerai en faisant une courte conclusion
générale sur les éléments les plus marquants
que j'ai pu mettre à jour.
Premier élément d'importance. Nous avons donc vu que
la fin du XVIIème siècle mais aussi le début
du XVIIIème ont été deux périodes de
profonds remaniements architecturaux tant à l'intérieur
qu'à l'extérieur de l'enclos de l'abbaye d'Aulps.
Deuxième élément. Avec son moulin, son cabaret
et son pèlerinage, l'abbaye d'Aulps est particulièrement
intégrée, même si c'est de manière indirecte,
dans l'économie du village de Saint Jean d'Aulps. Inutile
de dire que nos moines n'ont plus de cisterciens que le nom: et
même l'abbé de Tamié dans une de ses visites
est éploré de trouver, déchéance des
déchéances, nos moines en train de fumer dans l'église
abbatiale.
Troisième élément d'importance. Ce sont évidemment
les deux reconstructions du cloître, qui étaient inconnues,
tout comme la mauvaise qualité de ces reconstructions, ce
dont attestent les fouilles archéologiques.
Il reste enfin de nombreuses interrogations, comme les dates de
construction des caves, qui sont peut-être les écuries
mentionnées dans la chronique de l'abbaye d'Aulps, ou encore
la construction qui est située au dessus du moulin de l'enclos,
tout comme l'articulation exacte et le rôle de la porterie,
qui sera l'objet de la prochaine et dernière campagne de
fouilles qui débutera maintenant dans un mois.
Ces fouilles et mes modestes recherches prennent place dans un vaste
projet de remise en valeur du site auquel s'attache la Communauté
de Communes de la Vallée d'Aulps depuis maintenant plusieurs
années. Il y a en effet une véritable volonté
politique pour redonner au site sa splendeur d'antan; une splendeur
sinon spirituelle, du moins économique, ce qui n'aurait pas
déplu à nos moines d'Aulps.
Je vous invite à venir nous rendre visite, tout particulièrement
cet été, et ce d'autant plus que la ferme de l'abbaye
abritera sa toute première exposition qui aura pour thème
l'œuvre de l'abbé Alexis Coutin qui, armé de
sa seule brouette et de sa seule pioche a déblayé
toute la nef de l'église abbatiale ; c'était dans
les années 1930. |
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