es bâtiments du domaine de l'abbaye d'Aulps aux
XVII, et XVIII, siècles Un essai de restitution et de datation d'après des documents inédits.

Une Communication à l'Académie Chablaisienne du 12 / 05 / 2001
par Arnaud Delerce.

Les lettres ou chiffres sont des liens vers une carte et les mêmes lettres ou chiffres sur la carte ramènent au texte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1) résentation rapide du sujet

Sujet mal connu que celui des bâtiments du domaine de l'abbaye dAulps et leur évolution aux XVIIème et XVIIIème siècles. Ce mot " domaine " est à prendre au sens large, puisque je m'attacherai non seulement aux bâtiments situés à l'intérieur de l'enclos de l'abbaye, mais aussi à d'autres bâtiments, situés à l'extérieur, mais toujours à proximité immédiate du monastère. Ces bâtiments extérieurs appartenant, bien entendu, eux aussi à l'abbaye d'Aulps. Il est évident que même aux XVIIème et XVIIIème siècles, les dépendances du monastère s'étendent bien au delà de la vallée d'Aulps: Neydens, St. Cergues, Châtillon, Salins, ou plus près Publier. Le sujet est intéressant, mais je ne vous parlerai bien aujourd'hui que de ce domaine précis : enclos conventuel et environs immédiats du monastère.
L'un des seul à s'être penché, assez succinctement d'ailleurs, sur cette question, sous l'angle historique, est Ernest Renard, dans les colonnes des mémoires et documents publiés par l'académie Chablaisienne.

Aujourd'hui, les campagnes de fouilles archéologiques menées depuis cinq ans, tant sur le cloître que la ferme ou encore la porterie de l'abbaye d'Aulps, permettent de se faire une idée plus juste de la composition et de l'articulation de ces différents bâtiments.
Pour ma part, en collaboration avec les archéologues, je me suis attaché, dans le cadre de mon emploi à la Communauté de Communes de la Vallée d'Aulps, plus particulièrement à la recherche des textes en archives.
J'ai donc eu l'occasion de retrouver une documentation textuelle assez nombreuse, variée, très dispersée ; mais je tiens auparavant à vous mettre en garde contre les inévitables problèmes d'interprétation qui peuvent surgir au sujet de ce genre de textes.
Néanmoins, il est tout à fait possible de tirer certaines conclusions à la lecture d'une vingtaine de documents, tant prix-faits que quittances ou visites des supérieurs de Cîteaux qu'il m'a été donné de retrouver, et ce, en corrélation avec les résultats des fouilles archéologiques. La plupart de ces textes sont des documents inédits.
Mais je ne commencerai pas cette intervention sans vous faire une rapide présentation de l'abbaye dAulps.

2) résentation de l'abbaye d'Aulps

L'Abbaye d'Aulps est située au cœur de la vallée de la Dranse de Morzine, dans l'actuel village de Saint Jean d'Aulps. Elle fut fondée aux environ de 1095 par un groupe de moines venus de l'abbaye de Molesme en Bourgogne et est affiliée, suite à une visite de Saint Bernard, à l'ordre de Cîteaux en 1136. Grâce à de nombreuses donations foncières, le monastère prospère très rapidement et devient sans aucun doute l'un des plus riche de la Savoie médiévale : son réseau de granges s'étend jusque dans le Jura, plus particulièrement à Salins. Ces granges sont riches, aux productions diverses: vigne, céréales, jusqu'au poisson fournit par ce que l'on appelle les réservoirs du clos d'Aulps à Publier ...., le personnel est également particulièrement nombreux.
A ce beau moyen-âge du XIII ème siècle succède une période de troubles, et tout d'abord des troubles internes puisque la direction et les postes-clés du couvent sont en effet l'objet de graves querelles: qui sera prieur, qui sera cellérier,, qui sera abbé ? Le monastère s'endette également considérablement en placements fonciers hasardeux et peu rentables. Troubles externes, également, puisqu'on ne compte plus les conflits de juridiction avec les voisins d'Abondance ou encore le châtelain d'Allinges.
Pourtant, à la fin du moyen-âge, la seigneurie abbaye d'Aulps est encore riche: en 1486, l'abbé de Balerne, Simon, qui est chargé de faire rentrer les impositions dues au chapitre général de Cîteaux, doit collecter les arriérés non payés par l'abbaye qui se montent à 1400 ducats par an, ce qui place l'abbaye d'Aulps au deuxième rang des abbayes cisterciennes savoyardes et Bourguignonnes, juste derrière Hautecombe.
A cette époque, ce ne sont pourtant plus les moines qui perçoivent les revenus de l'abbaye, puisqu'en 1468, à la mort de Jean Lhoste, dernier abbé conventuel, l'abbaye est rattachée au régime de la commende. L'abbé est alors nommé par le pape, c'est souvent un haut dignitaire de l'église qui réside très peu à l'abbaye. Aux XVème et XVIème siècles, il s'agit souvent de cardinaux italiens; aux XVIIème et XVIIIème siècles, on les choisit plutôt parmi les membres de la famille ducale, comme Antoine de Savoie, abbé de la fin du XVIIème siècle et fils naturel de Charles Ernmanuel ler.
L'instauration de ce régime d'administration conventuel particulier marque sinon le début, du moins la poursuite de la décadence morale, spirituelle et matérielle du monastère. En 1526, un visiteur rentrant dans les cuisines du monastère constate que les religieux n'ont rien à manger, le nombre de moines chute: alors qu'ils sont encore une vingtaine au début du XVIème siècle, ils ne sont plus que douze en 1606, sept en 1674, puis cinq en 1700 ce qui semble être le nombre minimum de religieux dans la maison, légère remontée des effectifs en 1730, puisque le nombre de moines remonte à 11. Ce sont enfin six moines qui quittent l'abbaye en 1792, à l'arrivée des armées révolutionnaires françaises. En 1824, les bâtiments sont minés par les habitants de La Moussière sous l'influence néfaste de leur curé, pour reconstruire l'église paroissiale qui avait brûlé peu d'années auparavant.
Pour terminer cette trop rapide présentation, il faut mentionner deux particularités qui revêtent une importance considérable pour le sujet qui nous intéresse, qui sont :
a) D'une part le culte aux reliques de saint Guérin et le nombre important de pèlerins qui se rendent au tombeau du saint, et ce, non seulement le 28 août, théoriquement date anniversaire de la mort de Guérin, date de foire et de pèlerinage ; mais aussi toute l!année, au gré des épizooties en Savoie et en Suisse, puisque les reliques du saint sont réputées pour guérir le bétail.
Ce pèlerinage a un rayonnement provincial, et donc une très forte fréquentation.
b) D'autre part, et deuxième originalité de notre abbaye, pourtant cistercienne, c'est la présence, à proximité immédiate des portes du monastère, du village de Saint Jean d'Aulps et plus particulièrement du hameau de l'abbaye. C'est un élément particulièrement important dans la problématique du rôle de l'enceinte et des portes comme interfaces des mondes religieux et séculiers.


Ces deux particularités ne sont pas sans faire penser à une autre abbaye cistercienne récemment visitée, qui est celle de Cadouin en Dordogne. Elle est lieu de pèlerinage puisqu'elle abrite le fameux suaire, mais aussi une abbaye particulièrement intégrée dans le village du même nom jusqu'à en devenir aujourd'hui église paroissiale.
Le plus important, et certainement ce qu'il faut garder à l'esprit, c~est que l'abbaye d'Aulps, dès le moyen-âge, ne répond pas aux canons des abbayes cisterciennes. Sa forte fréquentation et son intégration au village sont deux éléments qui vont influencer considérablement les choix des moines dans la gestion l'affectation et la typologie même des bâtiments du domaine de l'abbaye en leur possession.
Mon intervention, par le biais de l'étude de ces différents bâtiments, va dans le sens de l'intégration de l'abbaye d'Aulps à un ensemble plus vaste que le simple, trop simple et très connu duo église / cloître. Il s'agit en tous état de cause d'un domaine cohérent, aux activités diverses et en particulier pour Aulps, aux activités originales qui sont dictées, comme je le disais par l'originalité même de l'histoire de l'abbaye d'Aulps.
Nous ne disposons malheureusement pas à l'heure actuelle de représentation, gravure ou encore peinture du domaine de l'abbaye dAulps tel qu'il était avant sa destruction en 1824. Seul le cadastre Sarde établi aux alentours des années 1735 peut nous aider.
Commençons donc par ce fameux cadastre sarde des années 1735, et n'oublions pas quil, ne s'agit " que " d'un état des lieux à une date précise.
Faisons un bon de 250 ans pour voir le domaine tel quil est aujourd'hui Puis photo aérienne.
Je vous détaillerai donc aujourd'hui trois grands ensembles: le cloître, les bâtiments situés à l'intérieur de l'enclos conventuel et les bâtiments situés à l'extérieur, mais à proximité immédiate de cet enclos.
Je traiterai très peu des aménagements effectués aux XVIIème et XVHIème siècles dans l'église abbatiale, qui ne sont en fait guère conséquents. A citer toutefois la construction d'une balustrade entre le chœur des religieux et celui des laïcs, quelques aménagements dans les chapelles latérales, mais surtout la construction du retable du maître?autel en 1714 ainsi qu'un projet de contreforts. Mais rien qui soit de nature à bouleverser véritablement ce que l'on savait déjà. Ces aménagements sont mineurs en comparaison de ceux dont bénéficie le bâtiment conventuel, qui n'étaient pour leur part absolument pas connus, sinon par quelques allusions dans la chronique manuscrite de l'abbaye d'Aulps.
C'est donc ce cloître qui retiendra tout d'abord notre attention, même si je reviendrai bien sûr ponctuellement à l'église.

I) e cloître

1) e plan Gonthier   "Plans"

Pour illustrer mon propos, je m'appuierai sur un plan de l'abbaye d'Aulps, dit " Plan Gonthier " du nom de son découvreur, dressé certainement à la fin du XVIIème siècle ou dans le courant du XVIIIème. On ne connaît pas exactement les circonstances dans lesquelles a été dressé ce plan. Ernest Renard le fait remonter à la fin des années 1730, date de la rédaction de l'inventaire des titres et terriers de l'abbaye d'Aulps. A l'heure actuelle, il n'est pas vraiment possible de dire s'il s'agit d'un projet, ou du plan de l'un des cloîtres successifs. Pour ma part, je le ferai remonter à la deuxième moitié du XVIIIème siècle, mais c'est une fourchette malheureusement de tout façon trop large pour un document de cette valeur. En effet, si l'inventaire dressé en 1792 au départ des moines se rapproche de ce plan au travers du cheminement du commissaire de la république dans les couloirs de l'abbaye, il ne correspond, en revanche, vraisemblablement pas au cloître de la fin du XVIIème début XVIIIèrne siècle.
Bref, les fouilles menées sur le cloître en 1997 ont mis en évidence de nombreuses similitudes entre le plan et le cloître existant, mais il est également apparu quelques différences notables, comme l'absence de support des arcs doubleaux de la galerie du cloître. A défaut de mieux, ce plan me servira de base, de fond de carte pour illustrer cette première partie de mon intervention.

2) e cloître dans les textes, Jusqu'en 1687

Ce cloître, c'est le bâtiment de la vie quotidienne: là où dorment, mangent, boivent les moines.
C'est grâce au procès-verbal de la visite de l'abbé Simon de Balerne à l'abbaye d'Aulps en 1486 que nous avons la première description d'un état matériel du cloître: elle est très sommai , mais d'importance, puisqu'il nous apprend qu'il a brûlé une première fois en 1484, dans des proportions importantes: jusqu'aux fondations. Pourtant, l'abbé n'a pu se rendre sur place, éconduit par les moines. Ses informations sont de seconde main.
Peu, sinon aucune trace de l'état matériel de ce cloître au XVIème siècle.
Nous savons par contre que le couvert de ce cloître est refait par le charpentier de l'abbaye en 1624 en tavaillons ( tuiles de bois), ce qui laisse supposer qu'à cette date, il est encore en relatif bon état, et ce sera la dernière fois avant longtemps, puisque dès les années 1635 1 1645, un procès-verbal anonyme accompagnant vraisemblablement, là encore, la visite d'un supérieur de Cîteaux nous apprend que les murailles, " où étaient autrefois retirés les religieux sont toutes par terre, les planchers sont gâtés et rompus en divers endroits, ce qui demande une prompte réparation … ,
Dès cette date, les moines ne dorment plus dan un cloître devenu insalubre, mais dans des maisons particulières aux alentours du monastère, ce que confirme d'ailleurs la chronique manuscrite de l'abbaye d'Aulps publiée par Jean-Pierre Mudry de l'académie Chablaisienne. Déjà à cette époque, les moines font voeux de se " recloîtrer", à la manière de leur première Règle. Il faudra en fait attendre encore plusieurs dizaines d'années pour que nos religieux reviennent dormir dan le cloître.
En 1663, la visite de François de Montholy, vicaire de l'ordre cistercien en Savoie nous montre un cloître qui est toujours invivable. je le cite: " les dortoirs sont presque entièrement démolis, aussi bien que les autres bâtiments " et le visiteur dénonce vigoureusement le mode de vie conventuelle hors-norme des moines de l'abbaye d'Aulps, à vrai dire assez peu en rapport avec l'idéal. cistercien.
C'est toujours le même constat en 1676 avec la visite du frère Georges Meillardet, qui nous dépeint des " cloîtres, dortoirs, infirmerie chambres d'hôtes, que nous avons trouvé à notre grand déplaisir tous ruinés et en très mauvais état; le dortoir est entièrement ruiné, sans qu'il en reste aucun vestige que quelques vieilles masures; les chapitres et réfectoires sont en très mauvais état. On peut penser ici que le rez-de-chaussée, abritant par exemple la salle du chapitre ou le réfectoire, est moins touché par les dégradations que le premier étage abritant le dortoir des religieux. Il ne faut en effet pas trop noircir le tableau puisque les bâtiments conventuels n'ont en effet semble t-il jamais été totalement désaffectés ou désertés à cette époque : les moines ont continué à manger et à se réunir en commun pour tenir chapitre, par exemple, dans le cloître. On imagine bien, toutefois, les problèmes que posent ce mode de vie, avec des moines qui le soir doivent traverser le village, surtout ses cabarets, et qui sont continuellement au contact des séculiers.
En 1679, un autre visiteur de Cîteaux demande à ce que la cave qui donne de plain-pied sur le réfectoire soit déménagée, ce qui confirme que le premier étage est toujours habitable.
C'est le même constat, encore, entre 1680 et 1687, dans un acte conservé aux archives départementales, d'ailleurs sous une fausse date, lorsque le prieur de l'abbaye (qui est alors François Devilly) demande avec insistance l'aide financière de ses supérieurs. Aménagement notable à cette époque, il a réussit à réunir les moines pour la nuit dans des cabanes sommaires, en bois, aménagées au premier étage du couvent, construites, nous apprend-il, grâce à l'épargne propre des religieux. Au moins sont-ils éloignés un temps des tentations du monde séculier.

3) ne première reconstruction : 1687 / 1701

L'appel pressant de ce prieur de valeur sera certainement entendu puisque le 19 août 1687 est signé avec des maçons de Samoëns et de Morzine le prix-fait de la reconstruction d'une première aile du cloître: l'aile est. Les fonds proviennent en partie du Sénat de Savoie. On prévoit les dimensions des fenêtres du cloître : elles seront de 1,30 mètres sur 65 centimètres avec un pilier de pierre de taille entre les deux de 1,92 mètres sur 1 mètres. Des dimensions que l'on retrouve plus ou moins dans le Plan Gonthier.
Dans ce prix-fait, il est également fait mention des dimensions des fondations, des marches de l'escalier, des séparations intérieures... bref, d'une foule de petits détails aussi intéressants les uns que les autres.
Une seule partie d'un ancien cloître, peut-être médiéval subsistera, il s'agit de ce que l'on appelle, certainement un peu pompeusement une tour à l'angle sud-est.
Cinq ans plus tard, en 1692, un acte d'état de l'abbaye dressé à l'occasion de la nomination d'un nouveau prieur nous montre pourtant que les travaux n'ont en fait guère avancé, et c'est à peine si on peut voir les murs extérieurs de cette première tranche de travaux sortir de terre.
A cette lenteur excessive des travaux, deux raisons principales
La première, c'est le raid de Luzernois de 1689, disciples de l'hérétique Pierre Valdo. On peut imaginer que le passage violent et meurtrier de cette troupe a pu laisser un impression assez forte et durable pour arrêter un temps les travaux, ce que sous-entend d'ailleurs la chronique manuscrite de l'abbaye d'Aulps qui nous dit bien que a l'abbaye souffrit des pertes extraordinaires au passage des hérétiques des vallées de Luzerne et de Piemond ".
Deuxième élément, l'invasion française de 1690 à 1696, qui en bouleversant les cadres administratifs, a stoppé net le versement des fonds alloués par le sénat: plus d'argent plus de construction.
Malgré l'occupation, il semble que les travaux reprennent pourtant vers à la fin de Pannée 1693 ou au printemps 1694, puisque les prix-faiteurs reçoivent un premier versement de 889 florins puis dans la même année 850 autres florins pour, je cite la continuation de leur travail ( .. ) "
En 1698, les tensions politiques se sont apaisées, et le prieur de l'abbaye, Louis Gros, qui, cela dit au passage, n'a pas encore détourné l'argent des messes dites à saint Guérin, entame alors la construction de la deuxième aile du cloître.
Les maçons viennent, cette fois encore, de Samoêns ; parmi eux un certain Louis Simon, qui travaille sur le site depuis 1687 et qui mourra à la tâche en 1701 écrasé par un quartier de pierre alors qu'il achevait son oeuvre. Il était d'ailleurs en si mauvais état qu il sera d'ailleurs enterré dans le cimetière du couvent...
Dans ce prix-fait, c'est donc la deuxième aile du bâtiment conventuel et ce qui est appelé le retour de la troisième aile, qui est prévue à raison de 10 florins par toise de maîtresse muraille, les voûtes des caves, la séparation des différentes pièces pour 7 florins part toise, les cheminées à 33 florins l'une, boiseries des portes, " ( .. ) platrissage et blanchissage ( .. ) "des parois de la cuisine à raison de 18 sols par toise, les fenêtres du cloître ....
Un détail a dans cet acte une importance capitale : toutes les vieilles murailles et les vieilles voûtes devront être détruites par les maçons. Les matériaux récupérés, étrangement, ne devront pas resservir à la reconstruction. Voilà qui confirme en tous cas l'hypothèse formulée par les archéologues en 1997, à savoir que lors de la reconstruction moderne du cloître, l'emplacement du cloître a été complètement excavé. Ce nouveau cloître est une construction ex nihilo. Les travaux de cette deuxième tranche devront commencer en mars 1699 et s'achever, en ce qui concerne les murs porteurs, en juillet : un délai, on le remarque, excessivement court.
Une visite d'un supérieur de Cîteaux le 9 juillet 1700 nous apprend que le bâtiment est quasiment terminé : :il note au passage que les travaux occasionnent quelques désagréments, puisque les portes du monastère sont toujours ouvertes aux quatre-vents, et il est bien tentant pour nos moines d'aller voir ce qui se passe dans le hameau de l'abbaye et particulièrement ses cabarets.
A l'été 1701, un maçon travaille toujours à l'abbaye puisqu'il y meurt donc écrasé.

4) 'incendie du 24 août 1702

De ce cloître, neuf et quasiment achevé en 1701 / 1702, les moines ne pourront pas profiter longtemps puisque le 24 août 1702, la foudre, ou plutôt le feu du ciel: une expression qui sera reprise avec bonheur pendant encore longtemps, s'attache, nous dit la chronique manuscrite de l'abbaye d'Aulps, à la flèche du clocher de l'église abbatiale.
Qu'est-ce qui flambe exactement cette nuit là? Le toit et la charpente de l'église, certainement, mais aussi celui du cloître. Je ne pense pas que les bâtiments en dur aient été particulièrement ou profondément touchés; en tous cas, le cloître n'est pas reconstruit après l'incendie. Les seules quittances ou prix-faits relatifs à cette reconstruction concernent bien des travaux de charpente.
(Petite parenthèse bibliographique) A propos de cet incendie, le chanoine Naz dans son obituaire de l'abbaye est le premier à reprendre une citation de la chronique manuscrite, qui fait état de l'existence d'un compte rendu des dégâts occasionnés par cet incendie, dressé par l'abbé de Tamié qui était alors en visite au moment de l'incendie. Le même chanoine Naz fait également mention du débloquement par le sénat de Savoie de sommes importantes pour la reconstruction du monastère.
Il faut prendre garde à ces éléments qui ont été repris plusieurs fois. Ce procès-verbal, c'est un peu l'Arlésienne ? on en entend beaucoup parier, mais rien ne permet d'affirmer que l'abbé de Tamié était effectivement présent sur les lieux. D'autre part, au sujet des fonds débloqués, le chanoine Naz fait une erreur évidente en confondant les deux reconstructions du cloître : celle de 1687 et celle de 1702.
Mais revenons sur les documents existants et étayant l'hypothèse d'un incendie certes important, mais qui n'aurait concerné que la charpente des bâtiments conventuels et de l'église.

5) près l'incendie. lente remise en état

C'est le cas pour la quittance du 24 Juillet 1703 passée par les moines de l'abbaye à Jean-Baptiste Dabère et Jean Ecard, ce dernier charpentier originaire de Fribourg et portant sur la somme de 1937 florins et 6 sols pour charpente et ramure, le couvert, les poutres et les tavaillons.
Ou encore, la quittance du 3 avril 1709 où Charles Rollaz, qui possède la patente enviée de pontonnier et recouvrisseur de l'abbaye d'Aulps confesse avoir reçu, selon la formule, 1100 florins pour entier paiement des travaux de charpente effectués tant sur l'église de l'abbaye que sur les autres bâtiments. L'argent provient en partie d'un affranchissement exceptionnel que l'abbaye a passé en faveur d'Abraham Ducret, de la vallée Verte.
Les travaux sont-ils achevés pour autant ? Non, car en 1714, l'abbé commendataire Jean-Thomas de Provana est contraint de délivrer un autre affranchissement à Jacques Fernex, de Mégevette, dont les revenus sont toujours appliqués aux réparations qu'il reste à faire dans le cloître, consécutives, à l'incendie, nous dit-il.
Bref, les réparations ou les travaux avancent très lentement, il faut dire que le prieur de l'abbaye, Louis Gros a détourné dans les années 1704?1708 des sommes absolument considérables, prises sur l'argent des messes que les pèlerins versaient en l'honneur de Saint Guérin? Inutile de dire que ces sommes auraient bien pu être appliquées aux réparations du cloître. Et puis il faut dire également que les français, encore eux, sont revenus et occupent le pays de 1703 à 1713, désorganisant les cadres administratifs, et évidemment ralentissant les travaux.
Là encore, une conjonction de phénomènes font que, tout comme 10 ans auparavant, les travaux avancent très lentement, aile par aile, et même trop lentement, si bien que dès qu'un de ce qu'on l'on appelle les corps de logis, c'est à dire en fait les ailes, est achevé, un autre menace ruine, et on a bel et bien l'impression que tout au long du XVHIème siècle, l'abbaye d'Aulps est un chantier perpétuel.
Il est d'ailleurs intéressant de remarquer la profonde différence entre les deux siècles un XVIIème où l'abbaye est ruinée, un XVIllème où elle est continuellement en travaux.

6) e cloître au XVIIIème siècle : un chantier permanent

Continuons dans les temps l'histoire mouvementée de ce cloître. Un rapport de l'intendance du Chablais nous apprend qu'en 174 1, l'aile sud des bâtiments conventuels menace à tous moments de s'effondrer.
On ne peut que conjecturer que cette aile soit reconstruite vers 1750, après l'occupation espagnole?
L'aile est est pour sa part est une énième fois rebâtie dans les années 1780, ce que nous précise une visite de l'architecte Giardin, mandaté par l'intendance du Chablais et datée du 30 janvier 1787.
A cette date, d'ailleurs, l'aile sud menace à nouveau de s'écrouler et se désolidarise lentement du reste du cloître.
Les appartements de l'étage sont également en état de caducité. La raison est à chercher principalement dans le défaut des fondations. Il semble en effet que les reconstructions successives n'aient tenu aucun compte des fondations existantes, qui sont faites de bric et de broc : remployant un mur par ci, en détruisant un autre par là, bref le cloître de 1787 est à nouveau dangereux pour les religieux, même peu nombreux (ils sont alors une demi-douzaine) si bien que la seule solution préconisée par l'architecte, déjà en 1787, est de raser purement et simplement le cloître pour le reconstruire. Il précise que les matériaux de reconstruction devront être pris dans les décombres de la maison abbatiale qui sera elle aussi rasée, pour servir de carrière, n'étant plus d~aucune utilité puisque l'abbaye à cette date, est dépendante de l'évêché, et que personne n'y descendra plus.
Cette ultime opération est-elle menée à bien ? Certainement non, puisque la maison abbatiale est toujours en place en 1792 et une visite de la même époque nous montre un cloître toujours en déliquescence.
L'ultime opération de rasage du cloître sera de tout façon menée par les habitants de Saint Jean d'Aulps en 1824. Lorsqu'ils détruisent à la mine tous les bâtiments conventuels de l'abbaye pour en récupérer les matériaux de construction, afin de reconstruire l'église paroissiale brûlée depuis peu. Je pense pour ma part que les bâtiments conventuels détruits par les habitants de Saint Jean d'Aulps étaient déjà bien abîmés, inutilisable, et de toute façon d'une construction moderne instable et il faut le dire mal faite. Ce n'est certainement pas pour les excuser de ce qu'ils ont fait, mais avant de crier au vandalisme, il faut bien évidemment replacer dans son contexte cette action, aussi déplorable qu'elle soit pour nous aujourd'hui...
Ce mauvais état général du cloître durant cette période a été mis en lumière par les fouilles archéologiques menées sur le site, qui nous montrent un cloître qui existe toujours en élévation sur environ un mètre de hauteur. On voit donc que les murs sont faits d'un mauvais assemblage de pierres de ramassage, liées par un mortier incertain, tout à fait en accord avec ces indices successifs délivrés par les textes.
Désormais, plusieurs éléments sont donc connus et avérés en ce qui concerne le cloître de notre abbaye d'Aulps.
1) Délabrement certain durant la plus grande partie du XVIlème siècle
2) De 1687 à 1701, reconstruction de l'intégralité du cloître en deux temps, interrompue par le raid des Luzernois et par l'occupation Française.
3) Le fameux incendie de 1702 ne semble toucher que la charpente des bâtiments conventuels ; les travaux durent cependant 5 à 6 ans, puisque la dernière quittance de charpente est passée en 1714.
4) En 1741, l'aile sud du cloître menace ruine, elle est consolidée dan les années 1750.
5) L'aile nord est reconstruite dans les années 1780 alors que les autres ailes sont ruinées en 1787, selon la visite de l'architecte.
Un cloître qui, on l'aura compris, et contrairement à ce que supposait Pol Abraham dans son étude archéologique, n'a plus rien de médiéval, hormis peut-être un angle sud-est et quelques remplois très occasionnels, comme par exemple une pierre portant des traces de breture dan le mur du cloître. Ce qu'ont révélé les fouilles archéologiques.
Venons-en maintenant aux divers bâtiments situés à l'intérieur de l'enclos conventuel.


II) es bâtiments de l'enclos conventuel

Il y a aux XVIlème et XVIIIème siècle cinq constructions principales à l'intérieur de l'enclos la maison abbatiale, le bâtiment que l'on appelle aujourd'hui la ferme de l'abbaye, le moulin et les deux porteries.

1) a maison "abbatiale ". ( C )

Il s'agit là de la maison où descendent les abbés commendataires, qui ne sont plus des abbés résidents, mais bien des abbés qui se contentent de prélever les revenus de l'abbaye. Il existe certainement dès le XVIème siècle une maison abbatiale, indépendante du cloître proprement dit, dont on ne sait pratiquement rien avant le XVIIIème siècle. Ernest Renard pense que la maison abbatiale était le cabaret avant d'être transformé en débit de boisson, ce qui est en fait assez improbable. Tout au long du XVIIème siècle, de nombreux actes notariés sont passés dans ce palais abbatial, situé, nous dit-on quelques-fois, au dessus de l'abbaye, sans plus de précision, niais ce qui au moins ne nous laisse aucun doute sur son existence.
Première mention conséquente, en 1742' une estimation pour la remise à neuf de cette maison est établie par l'ingénieur Cheneval.
on y apprend qu'à cette date elle a déjà été reconstruite une première fois depuis peu de temps, mais I'humidité du terrain est trop importante et l'édifice menace ruine, si bien qu'il faut d'abord drainer, soutenir le terrain... bref des travaux importants sont prévus, comme encore la réfection de la couverture en ardoises de Morzine, à la place des tavaillons qui sont trop onéreux et en fin de compte assez peu efficaces.
L'ingénieur nous a laissé un dessin de son projet, qui reprend en grande partie celui de la maison existante en 1742. Il n'est néanmoins pas possible de déterminer si le projet est mené à son terme, puisque quelques semaines après, les espagnols viennent occuper la Savoie ; or c'était le sénat de Savoie qui était sensé délivrer les fonds nécessaires, soit la somme particulièrement importante de 6130 livres.
On préconise en 1787 de détruire cette maison, devenue inutile après le rattachement de la mense abbatiale à l'évêché, pour en utiliser les matériaux de construction afin de rebâtir le cloître. Cette maison abbatiale existe pourtant bien toujours en 1792 lorsque le commissaire français dresse l'inventaire de l'abbaye. Elle sert de remise: on trouve dans la cuisine 1J tonnes de charbon, le nécessaire pour faire la lessive, et pour faire des chandelles, des sacs de toile, une cage à poulets, un alambic et dans le grenier trois chariots de foin.
Il ne reste aujourd'hui rien de cette bâtisse, dont les derniers vestiges ont été détruits par la route tracée en plein cœur de l'enceinte conventuelle, au début du XXème siècle. Le bâtiment fait bien évidemment partie intégrante du domaine de l'abbaye d'Aulps, tout comme la ferme, bâtiment comme son nom l'indique, à vocation agricole.

2) ne ferme,.un bâtiment toujours mal connu. ( B )

Nous descendons donc dans les parties inférieurs de l'enclos, la partie économique, la partie des salariés de l'abbaye, là où trois caves voûtées abritent les très belles bêtes du monastère ; il y en a 15 en 1792, y compris le taureau, que l'on qualifie de tr~ en état et de bonne valeur. A quelques mètres de ces trois caves, la ferme.
Bâtiment économique par excellence, la ferme de l'abbaye d'Aulps est une structure particulièrement difficile à comprendre et qui a fait l'objet d'innombrables aménagements et certainement de changements de fonctions dans le temps. Elle est dorénavant un peu mieux connue grâce aux fouilles archéologiques qui ont eut cette ferme pour objet à deux reprises. S'il est certain que le bâtiment est à vocation agricole au cours de l'époque moderne, il est possible qu'il ait été bâti sur les restes de l'ancienne hostellerie, ou du bâtiment des convers, ou encore de la ferme monastique médiévale...
En 1692, nous avons la description succincte de l'état d'un bâtiment antérieur à l'édifice actuel, mais situé au même endroit et qui est alors qualifié de " grange où sont les denrées de l'abbaye ". A cette date, il pleut d'ailleurs à l'intérieur et elle est dans un état déplorable, ce qui a certainement motivé une reconstruction dans la première moitié du XVIIIème siècle.
Dans les années 1730, la ferme est en partie reconstruite avec vraisemblablement une halle en bois qui avance sur une cour en galets. C'est semble t?il à cette époque qu'est construit le bâtiment qui abrite de magnifique caves voûtées, chose exceptionnelle, sur deux étages. Cela a peu d'équivalents dans la région. Ces salles serviront de cadre au futur musée de l'abbaye.
Cette ferme abrite donc les denrées de l'abbaye, également le foin, mais il s'agit certainement aussi du lieu où l'on travaille le lait, comme semble l'indiquer l'inventaire de 1792. Il y a déjà un logis à l'étage, où vit un personnel salarié par l'abbaye. Il est également possible que le bâtiment abrite encore un four. Les textes ne sont malheureusement pas très explicites au sujet de cet édifice. Les campagnes de fouille ont toutefois permis de déterminer plusieurs états successifs de construction, par chronologie relative, sans qu'il soit possible de déterminer précisément les différentes dates. Il est donc certain qu'il a fait l'objet de profonds remaniements.


3) es porteries : un sujet à la mode. ( 2 et 4 )

Le premier se trouvait à l'est du monastère et donnait directement sur la place du hameau de l'abbaye. Il s'agissait d'un accès monumental, qui est, dans quelques textes qualifié de grande porte de l'abbaye. Il a pu s'agir à une époque de l'accès principal, en tous cas celui qui mène à la maison abbatiale. Tous les supérieurs de Cîteaux lors de leurs visites veulent interdire les entrées et sorties des moines par cette porte, cela est trop tentant. Ils préconisent même de condamner purement et simplement l'accès.
Voici ce que dit par exemple, l'abbé de Tamié en 1679: " Comme le désordre de ce monastère est venu de la trop grande fréquentation avec les séculiers, et d'un entrée trop libre dans les maisons du voisinage, nous renouvelons la défense faite précédemment à tout et un chacun des religieux d'entrer dans les maisons qui sont hors de la porte au dessus de l'abbaye, soit cabarets ou autres, de même que dans celles qui sont au delà du pont dites chez Cullaz et Gaydon, non seulement sous peine d'excommunication ipso facto, mais encore d'élimination à perpétuité hors du monastère, attendu les effroyables scandales qui sont arrivés à ce fait "
On voit très bien cette porte sur le cadastre Sarde des années 1735, qui est même couverte. C'est aujourd'hui une maison qui occupe cet emplacement; on voit encore à l'angle un piédroit (mais est-il en place ?) d'un portail monumental.( 2 )
La porterie qui subsiste actuellement au nord de l'enceinte est un remontage du XIXème siècle : en effet, c'est l'ancienne porterie, dont certains éléments sont datable du XVème siècle, qui a été déplacée de quelques mètres en contrebas afin d'offrir une entrée couverte. La partie la plus ancienne est la double porte cochère et piétonnière.
Pour les supérieurs de Cîteaux qui visitent le monastère, c'est l'entrée naturelle du couvent. Cette partie fait également l'objet d'aménagements conséquents dont les plus importants, en l'état actuel des recherches, semblent bien être ceux intervenus à l'époque moderne, qui s'accompagnent également d'un réaménagement de la rampe d'accès à l'entrée de l'église abbatiale. Ces aménagements sont contemporains d'une nette volonté de réforme de l'ordre cistercien en Savoie dans la deuxième moitié du XVIIème siècle, et particulièrement après le pontificat d'Alexandre VII.
Passons maintenant la porterie est pour arriver sur la place du hameau de l'abbaye, place accueillante, avec des tilleuls, des halles, et puis des constructions un peu moins en rapport avec la présence proche d'un monastère.

 


II) es bâtiments hors de l'enclos conventuel


1) e cabaret. ( E et 1 )

Il est certain que dès le moyen-âge un cabaret / hostellerie et présent sur la place de l'abbaye. Les cisterciens ont de plus le devoir d'hospitalité. Il faut dire que l'endroit est un lieu de passage, un lieu de foire et un lieu de pèlerinage. Il faut donc pouvoir loger, nourrir et désaltérer un nombre croissant de personnes aux XVIIème et XVIIIème siècle : du pèlerins au marchand en passant par les habitants du village.
Le commerce doit être assez lucratif sur cette place, mais il semble pourtant que ce soit presque par hasard que l'abbaye acquiert en 1692 la maison-cabaret de Jean Vignier, qui est jointe et contiguë aux murailles de l'enclos.
Jean Vignier est alors un débiteur de l'abbaye, qui n'a d'autre moyen pour acquitter ses dettes que de vendre sa maison à ses créanciers. Aussitôt après la vente, les moines louent cette maison à son ancien propriétaire exproprié. C'est le premier contact des moines avec un cabaret. Il ne semble pas que cette construction figure sur le cadastre Sarde de 1738 puisqu'on la dit jointe aux murailles, mais on peut imaginer qu'elle soit à peu près à cet emplacement.( 1 )
Au début du XVIIIème, cette maison est vraisemblablement détruite, ou réaménagée ou encore revendue par l'abbaye, on ne sait au juste ce qu'il en advient. Avec les fonds obtenus lors d'une transaction avec l'abbé De Provana en 1714, les moines, qui ont compris tout l'intérêt d'un tel commerce, construisent alors une belle bâtisse, certainement entre 1714 et 1720.
Elle est toujours existante, et autrefois, elle abritait sous les toits un grand dortoir, et vraisemblablement quelques chambres pour une clientèle plus aisée. Un petit détail intéressant, c'est que dès les années 1720, les fenêtres sont pourvues de vitres, ce qui est particulièrement rare dans notre vallée. C'est une belle maison aux larges dimensions: 17 mètres sur 14 mètres, avec une charpente absolument magnifique. Le plus surprenant, en ce qui nous concerne, c'est que cette maison est donc aussi un débit de boisson, à vrai dire bien peu en rapport avec l'idéal cistercien.
Et ici, pas moins qu'ailleurs, rixes, coups de sabre, coups de couteaux, et même meurtres sont monnaie courante, mais il faut penser qu'en dépit d'un sombre XVIIIème siècle pour la vallée d'Aulps, les affaires ne vont pas si me puisque dès 1766, ce ne sont pas moins de trois cabarets qui existent sur la place du hameau de l'abbaye.
A propos de l'auberge de nos moines, quelques petites anecdote.
En temps de paix, l'enseigne est celle de la croix blanche ; lorsque les Espagnols débarquent en 1742, ce sera la croix d'or. Un changement de nom bien opportuniste... Voilà qui répond en tous cas à une petite question, puisque souvent on retrouve dans les actes de cette époque la mention " acte signé à l'abbaye d'Aulps dans le logis de la croix d'or " : il s'agit bien de la salle commune du cabaret. On n'imagine évidemment pas nos moines derrière le comptoir : ils louent cette demeure. On sait par la douzaine de baux d'amodiation (des contrats de location) de ce cabaret conservés pour le XVIIIème siècle, que cet établissement est pourvu de places, d'un jardin et même d'un four, puisqu'il fait en effet également office de boulangerie. Le cabaretier vend d'ailleurs le pain et le vin beaucoup trop cher, ce qui est un comble pour un commerce appartenant à des moines. Cette cherté des prix pratiqués est vigoureusement dénoncée par ailleurs par les membres du conseil de la communauté de Saint Jean d'Aulps : tout les commerçants sont des voleurs, c'est bien connu: eux même le disent: " et c'est pour obvier aux vols et larcins que gens de semblable profession ont la coutume de faire "
Novateurs pour l'époque, le conseil propose même de remplacer le service en salle par la vente à emporter. Débit de boisson, boulangerie, petite restauration, et même blanchisserie puisque les locataires se doivent en 1776 de laver le linge des religieux, le cabaret des moines est un vrai lieu de sociabilité dans le hameau de l'abbaye. Une sociabilité, un contact humain qui semble manquer, parfois, à nos moines: puisque systématiquement, les supérieurs cisterciens en visite à l'abbaye d'Aulps défendent aux moines de se rendre dans les cabarets, il est vrai pourtant bien proches, des portes du monastère.
En face du cabaret: le moulin, ou plutôt les moulins.

2) e moulin de l'abbaye. ( D et 3 )

Il y a en effet à cet endroit deux moulins: certainement le moulin à froment et celui destiné à moudre les autres céréales: avoine et orge. Encore faut- il considérer deux périodes:
Avant et après 1694. Avant: seul un moulin tourne sur la place du hameau: l'autre est situé sur le même cours, mais à l'intérieur même de l'enclos de l'abbaye, à cet emplacement (3).
C'est en effet dans le courant de cette année 1694 que les moines décident de déplacer le moulin de l'enclos, qui n'est plus vraiment pratique . en effet, autant le nombre d'habitant du village a augmenté que celui des moines de l'abbaye a diminué.
Ce moulin lui aussi est amodié, c'est à dire loué à des habitants du village de Saint Jean d'Aulps. En contrepartie d'une location qui semble modeste, Us sont tenus de moudre gratuitement le blé des religieux, et vu leur petit nombre, la location du moulin reste une assez bonne affaire.
Les religieux conservent néanmoins dans l'enclos le battoir à chanvre, dont il reste encore aujourd'hui quelques vestiges qui n'ont désormais plus rien d'énigmatique.
Ce battoir à chanvre sera d'ailleurs vraisemblablement à son tour déménagé dam le courant du XVIIIème siècle et rejoindra les deux autres moulins sur la place du hameau de l'abbaye.
Une importante partie du moulin de l'enclos est donc transporté et accolé au moulin déjà existant de la place du hameau: les nouveaux locataires se retrouvent dans un édifice pratiquement refait à neuf, comme le sous-entend le bail d'amodiation qui fait état de ce changement d'importance dans la composition de l'enclos du monastère.
Aujourd'hui, il ne reste presque rien de ces moulins, qui déjà au XVIIIème siècle étaient mantelés en bois, sinon une pierre sculptée aux armes de l'abbaye sur la façade, ou encore la bézière, ou canal, qui servait à amener de l'eau au moulin.

 

onclusion

De l'eau à mon moulin, je n'en ai presque plus, et je terminerai en faisant une courte conclusion générale sur les éléments les plus marquants que j'ai pu mettre à jour.
Premier élément d'importance. Nous avons donc vu que la fin du XVIIème siècle mais aussi le début du XVIIIème ont été deux périodes de profonds remaniements architecturaux tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'enclos de l'abbaye d'Aulps.
Deuxième élément. Avec son moulin, son cabaret et son pèlerinage, l'abbaye d'Aulps est particulièrement intégrée, même si c'est de manière indirecte, dans l'économie du village de Saint Jean d'Aulps. Inutile de dire que nos moines n'ont plus de cisterciens que le nom: et même l'abbé de Tamié dans une de ses visites est éploré de trouver, déchéance des déchéances, nos moines en train de fumer dans l'église abbatiale.
Troisième élément d'importance. Ce sont évidemment les deux reconstructions du cloître, qui étaient inconnues, tout comme la mauvaise qualité de ces reconstructions, ce dont attestent les fouilles archéologiques.
Il reste enfin de nombreuses interrogations, comme les dates de construction des caves, qui sont peut-être les écuries mentionnées dans la chronique de l'abbaye d'Aulps, ou encore la construction qui est située au dessus du moulin de l'enclos, tout comme l'articulation exacte et le rôle de la porterie, qui sera l'objet de la prochaine et dernière campagne de fouilles qui débutera maintenant dans un mois.
Ces fouilles et mes modestes recherches prennent place dans un vaste projet de remise en valeur du site auquel s'attache la Communauté de Communes de la Vallée d'Aulps depuis maintenant plusieurs années. Il y a en effet une véritable volonté politique pour redonner au site sa splendeur d'antan; une splendeur sinon spirituelle, du moins économique, ce qui n'aurait pas déplu à nos moines d'Aulps.
Je vous invite à venir nous rendre visite, tout particulièrement cet été, et ce d'autant plus que la ferme de l'abbaye abritera sa toute première exposition qui aura pour thème l'œuvre de l'abbé Alexis Coutin qui, armé de sa seule brouette et de sa seule pioche a déblayé toute la nef de l'église abbatiale ; c'était dans les années 1930.