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Historique

 

1. Le Moyen Âge (v. 1094-1468)

Le monastère d’Aulps est situé à proximité de l’actuel village de Saint-Jean-d’Aulps qui occupe le bassin médian de la vallée d’Aulps, dans le massif des Préalpes Chablaisiennes. Située à 800 m d’altitude, l’abbaye est cernée de montagnes d’un relief escarpé  auxquelles elle doit son nom d’Aulps, du latin alpibus, alpes, alpages. Au Moyen Âge, cette situation géographique lui vaut d’être à l’écart des grandes voies de communication savoyardes. Allinges, Thonon ou Évian, les villes alors les plus proches, sont établies à plus de quatre ou cinq heures de marche.

 

Aulps, abbaye bénédictine (v. 1094 - 1136)

A la fin du XIe siècle, la fondation d'Aulps constitue une étape dans une réflexion déjà vieille de plusieurs siècles sur le monachisme. Dans le contexte intellectuel bouillonnant de l'époque, la création d'un prieuré dans une vallée de montagne aurait pu passer inaperçue. Mais la personnalité des fondateurs, l'originalité de la démarche, le succès immédiat de l'entreprise et surtout l'immense portée des premiers textes législatifs imposent Aulps comme un Cîteaux “avant lettre”.

Guidé par le désir de réformer le monachisme bénédictin traditionnel, Robert fonde l’abbaye de Molesme (Côte-d’Or) à la fin de l’année 1075. Il insuffle à la jeune communauté un nouvel esprit monastique lui assurant un développement rapide. Cette ferveur singulière est en effet appréciée et Molesme reçoit de nombreux candidats et de multiples donations. En quelques années, elle devient une abbaye prospère. Le monastère n’offre alors plus les conditions requises par certains pour satisfaire leur quête d’idéal. Guy et Guérin de Mousson sont de ceux-ci. Ces dissidents sont persuadés qu’il faut trouver de nouvelles méthodes pour vivre le plus conformément possible aux attentes de Dieu. Probablement avec l’accord sinon les encouragements de Robert, ils quittent Molesme vers 1094 pour gagner une vallée du diocèse de Genève. Les liens étroits unissant trois puissantes Maisons seigneuriales – comtes de Maurienne, comtes et ducs de Bourgogne – expliqueraient ce choix géographique. Avec l’autorisation de l’évêque de Genève, Guy de Faucigny (1083-1119), les moines fondent un prieuré –appelé cella dans les textes- dépendant de Molesme sur les terres de Gillion de Rovorée et de Girard d’Allinges. Ces deux sires sont des familiers du comte de Maurienne Humbert II (1080-1103) également liés à la famille de Faucigny. Dès lors, trois pouvoirs spirituels ou temporels se partagent la vallée d’Aulps : Maison de Savoie/Maurienne au nord, Aulps pour le bassin médian et sires de Faucigny au sud. Cette implantation originale impose les terres d'Aulps comme une zone frontière et influencera nettement la distribution géographique des futures possessions du monastère. Le dernier acte de cette phase d’installation se joue lorsque tous les acteurs confirment après 1097 une donation initiale qui s’étend de la colline de Thex à la croix du Bornel (aujourd’hui La Corbassière), soit les trois quarts de l’actuel village de Saint-Jean-d’Aulps. Ces quelques 2500 hectares sont composés de champs, de prés ou de pâturages. Même stéréotypés, les éléments décrits dans le texte original dévoilent un terroir déjà mis en valeur.

La démarche spirituelle des religieux est tout aussi planifiée. Elle s'inspire d'une conception de la vie monastique nettement teintée d’érémitisme dont les deux axes principaux sont la stricte application de la Règle de saint Benoît et l’exaltation du travail manuel. Bernard de Clairvaux, dans une lettre destinée à l’abbé Guérin composée avant 1136, évoque pourtant une organisation quotidienne singulière très éloignée des canons cisterciens de la vie monastique. Il décrit et dénonce vigoureusement les « synagogues de Satan, c'est-à-dire ces cabanes dans lesquelles les moines vivent par trois ou quatre, sans ordre et sans discipline ». Ces quelques renseignements montrent qu’Aulps offre alors une proposition de vie monastique neuve conciliant nombre de tendances ascétiques de son temps : la recherche de la solitude des Chartreux, l’érémitisme des disciples de Géraud de Sales, le travail manuel de Tiron ou de Savigny, le retour à l’intégrité de la Règle de Vallombreuse. Fort logiquement, la communauté se distingue des autres fondations de Molesme. Elle est la première celle à obtenir de la maison-mère son érection en abbaye au début de l’année 1097.

Ce style de vie monastique original des moines d’Aulps attire de nombreuses vocations. L'abbaye est probablement très peuplée dans les premières années du XIIe siècle et elle fonde d'autres monastères. Un nombre trop réduit de documents ne permet pas d’affirmer sans réserve la maternité exclusive d’Aulps sur Hautecombe (Savoie), Bonmont (canton de Vaud, Suisse) ou Saint-Sulpice (canton de Vaud, Suisse), mais le cas de l’abbaye de Balerne (Jura) est moins sujet à discussion. Plusieurs indices prouvent ainsi l’ascendant et l’influence considérables exercés par Aulps sur tous les monastères de sa région issus de Molesme. Au-delà, Cîteaux elle-même est séduite par la réussite de l’expérience. En effet, deux textes, la conventio inter Molismenses et Alpenses monachos probablement écrits de la main d'Etienne Harding (1097)et celui connu sous le nom de Concordia Molismensis (1110), définissent les relations entre Aulps, Molesme et Balerne. Leur portée ne s'arrête pas là. En déterminant la nature des relations entre abbayes-filles et abbaye-mère, ils inspirent les premiers législateurs cisterciens et certains articles seront repris dans la Charte de Charité, texte fondateur de l'Ordre cistercien.

Guy puis Guérin, les deux premiers abbés, jugent cependant cette montée en puissance incompatible avec les liens étroits les unissant toujours à Molesme censée nommer les abbés d'Aulps. Pour s'émanciper de cette tutelle, ils sollicitent deux bulles pontificales. La première est octroyée le 2 mars 1102 par Pascal II. Elle accorde aux moines le droit d’élire leurs abbés, une certaine forme d’exemption diocésaine et confirme les acquis temporels. La seconde bulle est concédée par Calixte II le 28 avril 1119. Le pontife garantit le droit d’élection, interdit à tout évêque d'excommunier les religieux et dispense les abbés d'assister aux synodes. Aulps est alors nettement en avance sur les propositions cisterciennes.

Dans le même temps, les abbés déploient une intense activité et accroissent le domaine grâce à plusieurs donations ou achats relativement éloignés du monastère, à Mégevette ou Saint-Cergues. Ainsi, Aulps bénéficie entre 1097 et 1136 de la complaisance des premiers donateurs, les Rovorée, et plus encore de celle des sires de Faucigny, mais ce domaine temporel vaste et diversifié embarrasse lorsqu'il est question d’affilier Aulps à l'ordre cistercien. Il faut sans doute à Guérin une longue période de préparation et d'adaptation de son abbaye aux coutumescisterciennes excluant notamment la propriété de revenus paroissiaux. Bernard de Clairvaux le félicite ainsi dans une lettre d'avoir abandonné églises et bénéfices ecclésiastiques. Il fait sans doute allusion à l’église de Saint-Cergues, demandée par Guérin à l’évêque de Genève en 1113. Ce type d'abandon préalable à l'affiliation est par ailleurs connu pour l'abbaye de Balerne dans le Jura.

En effet, l’abbé de Clairvaux ne pouvait longtemps ignorer le prestigieux monastère des Alpes, relais de Molesme dans la région. Ses visées sur les diocèses de Genève et Lausanne se manifestent dès 1130. L'abbaye de Bonmont est affiliée à l'ordre de Cîteaux en 1131 ; Hautecombe en 1135 ; Balerne en 1136, soit un mois avant Aulps, laquelle parachève le 28 juin 1136 l'action de Bernard. Le passif bénédictin est cependant trop lourd. L'abbé de Clairvaux fait renoncer Guérin et ses moines à leur mode de vie monastique original, mais peu conforme avec le cénobitisme cistercien. La période bénédictine d’Aulps n’est pourtant pas totalement effacée. L’environnement humain et l’importance temporelle du monastère même amputés de l'église de Saint-Cergues en témoignent. Pour Guérin soumis à une intense pression, cette intégration signifie le retour à une certaine forme de dépendance et surtout le renoncement à un idéal concrétisé. Il ne reste cependant que deux ans abbé cistercien d'Aulps, avant d'être nommé, ou élu, évêque de Sion (1138). Après Pierre de Tarentaise en 1124 et l'archevêque de Pise en 1137, il est le troisième abbé cistercien élevé à la dignité épiscopale. A la suite de cette réorientation radicale, Guérin joue un rôle politique et temporel de premier plan en Valais avant de revenir mourir à Aulps entre 1150 et 1159.

 

Contrastes du Moyen Âge cistercien (1136-1468)

Entre le milieu du XIIe et celui du XIIIe siècle, les moines acquièrent un domaine temporel vaste et diversifié. Ils le transforment précocement en une puissante seigneurie ecclésiastique, exercent la justice, perçoivent des redevances et contrôlent les moyens de production. En devenant des seigneurs rentiers du sol, ils en oublient cet adage du rédacteur de l'Exorde de Cîteaux qui avait pourtant prévalu lors de la fondation d'Aulps : “Possessions et vertus ne vont pas d'ordinaire ensemble”. Dès le milieu du XIIIe siècle, l'édifice est fragilisé par un tassement du recrutement, la disparition des convers, l'endettement, puis en 1349 par la grande Peste. Malgré les tentatives d'adaptation, l'économie s'essouffle sur fonds de démêlés perpétuels avec les voisins, nobles ou religieux et la population locale. Dans les ultimes décennies du Moyen Âge, les moines ont tout perdu ou presque. Les bourgeois d'Evian, Thonon, Cluses ou Bonneville contrôlent leurs granges, les paysans possèdent leurs terres, les officiers des ducs de Savoie exercent la justice. Le prestige de l'abbaye ne survit guère que par le souvenir de saint Guérin.

Dès l’accession de Guérin à l’épiscopat, son successeur, l'abbé Guillaume (1138-v. 1168), applique une politique temporelle en rupture avec celle de ses prédécesseurs. Cette période d’organisation au lendemain de l’affiliation est marquée par l’accroissement considérable du domaine de l’abbaye en amont de la vallée d’Aulps grâce notamment à l'acquisition de plusieurs milliers d'hectares d’alpages, propriétés conjointes des nobles de Rovorée et des seigneurs de Faucigny. Ces acquisitions importantes sont réalisées entre autres afin d'assurer le financement de la construction des coûteux bâtiments abbatiaux. Selon la tradition, les moines auraient aussi été aidés par les libéralités du comte de Maurienne Humbert III (1148-1189), un habitué des retraites à Aulps. En 1181 une bulle d'Alexandre III protège le patrimoine de l'abbaye et en énumère les composantes : trois églises paroissiales, vingt granges et six alpages. À cette date, le domaine temporel est en place. Il reste à l'organiser. 

Le début du XIIIe siècle est marqué par la transformation précoce et remarquable du territoire d’Aulps en seigneurie ecclésiastique. En 1213, l’abbé Guillaume fixe les droits judiciaires et fiscaux de l’abbaye sur ses hommes. Le bannissement est la peine la plus sévère, celle infligée aux meurtriers, aux incendiaires et à ceux qui arracheraient les limites ou se placeraient sous la protection d’un autre seigneur. Adultères et voleurs sont soumis à une amende lors des deux premières infractions constatées et bannis à la troisième. Dans le registre fiscal, un dégrèvement décimal est prévu selon la nature des bois défrichés : exemption de trois, cinq ou sept ans de dîme. L’abbé Pierre de Grésy, achète en 1253 les droits de haute justice possédés par les seigneurs de Faucigny et, en 1266, ceux détenus par les comtes de Savoie. En l’espace de quarante ans, l’abbé d'Aulps est devenu un seigneur haut justicier et les premiers officiers de l’abbaye apparaissent : juges ou clercs, tandis que les paysans soumis à l’autorité abbatiale passent les premières reconnaissances. En définitive, les moines d’Aulps font prendre à leur monastère dans la seconde moitié du XIIe et au XIIIe siècle une orientation temporelle et économique peut-être plus marquée que chez leurs confrères cisterciens.

Pour comprendre l’origine de cet immense pouvoir curieusement confié à des religieux, il faut aborder le concept d’ “immunité ”. Au fondement cette dernière est la définition de l'autel comme un lieu saint hors de l'influence des puissances terrestres. Les abbayes jouissent ainsi d'une immunité plus ou moins étendue déterminant leur degré de protection de l'ingérence des justices épiscopale ou seigneuriale. Les papes et les princes, en interdisant à leurs agents toute intrusion dans ces lieux spéciaux et en menaçant d'amende les éventuels contrevenants, font glisser leurs prérogatives de propriétaires du sol de leurs mains à celles des religieux. Pour Aulps, ce glissement est presque total.

Autre signe de leur puissance et de leur intégration dans le monde, les abbés d’Aulps sont les conseillers et les hommes de confiance des comtes de Savoie et de l'aristocratie savoyarde ou faucignerande. Ils apparaissent régulièrement comme témoins ou comme arbitres lors des grands règlements de conflit : en 1124 à Seyssel, en 1184 à Aix-les-Bains, en 1188 à Genève ou en 1244 à Vevey. Leur talent est reconnu à l'image du onzième abbé d'Aulps, Pierre, élu évêque de Belley en 1244. Plus original, le pèlerinage au tombeau de saint Guérin assure une prestigieuse renommée régionale à l'abbaye. Il accentue l’intégration déjà ancienne du monastère dans le village de Saint-Jean-d’Aulps. Vers 1138, Bernard de Clairvaux se plaignait déjà de la trop grande fréquentation de l’abbatiale d’Aulps par les laïcs. Cette promiscuité est aggravée par une pression démographique croissante. Les moines s'adaptent et érigent avant 1181 d'une église paroissiale à La Moussière, qui est située à environ deux kilomètres du monastère.

Tous les problèmes ne sont pas aussi facilement réglés. Pour acquérir l'intégralité des droits juridiques ou fonciers pesants sur certains terroirs, les abbés n’hésitent pas en effet à endetter l’abbaye en engageant des sommes considérables. Des emprunts sont contractés dès les années 1260-1270. Comme il faut de l'argent frais, les premiers abandons de l'administration directe des granges surviennent peu de temps après. Un siècle plus tard, en 1356, le revenu annuel d'Aulps se monte à 2000 florins dont 1800 servent à payer les dettes. Après la Grande peste, un tel endettement n'a rien d'exceptionnel et les religieux précipitent les locations de leurs biens aux laïcs ou même quelques-fois aux moines. Le faire-valoir direct, un des fondements de l’économie cistercienne, connaît alors ses derniers instants dans une tentative d’adaptation du monastère au contexte économique. À ce titre, le destin de la grange de Saxel est exemplaire. Dès le début du XIVe siècle, ses revenus sont cédés partiellement ou temporairement, puis en 1356, elle est définitivement aliénée pour une somme de 1200 florins-or, “appliqués à payer les dettes de l’abbaye”. Ce phénomène est accentué par la quasi disparition de la main-d’œuvre des convers, dont la raréfaction est perceptible dès le début du XIIIe siècle.

 

Des pouvoirs convoités

Les religieux s’emploient également à préserver l’intégrité de leurs terres en s’opposant à des voisins trop entreprenants dans un environnement féodal extrêmement complexe. D'une manière générale, les structures seigneuriales réagissent mal aux principes économiques performants des cisterciens. La facette justicière de la seigneurie d'Aulps attise aussi les rivalités et suscite la convoitise. Les détracteurs se comptent parmi tous les voisins des cisterciens, à commencer par les descendants des premiers donateurs, les Rovorée ou les châtelains d’Allinges qui empiètent en permanence sur les prérogatives judiciaires des abbés. Après d'excellentes relations aux XIIe ou XIIIe siècles, les rapports se dégradent aussi avec les chanoines réguliers d'Abondance ou les chartreux de Vallon au sujet de la propriété des alpages.

En vallée d'Aulps, des conflits limités, aussi brefs que violents creusent aussi le fossé entre moines et paysans. En 1311, une révolte éclate contre le monastère. Cinquante chefs de famille originaires des villages de la vallée en amont de l'abbaye couchent sur le parchemin une vingtaine de revendications et projettent de se soumettre au sire de Faucigny. Dans un premier temps, l'abbé cède sous la pression populaire, puis fait appel aux hommes d'arme pour réduire l'insurrection. Quelques semaines plus tard, les révoltés comparaissent à l'abbaye. Ils s'agenouillent devant l'abbé lors d'une cérémonie spectaculaire encadrée par le bailli du comte de Savoie, Rodolphe de Montmayeur et la noblesse locale représentée par Pierre de Rovorée, Humbert de Grésy et Girod de Cervens. En 1409-1410, la population locale conteste la condition taillableà laquelle elle est soumise, un puissant lien de dépendance qui l’unit jusque dans la mort à l’abbaye. Cette dernière revendication est réglée en 1410 par le comte de Savoie Amédée VIII. Si ce dernier consacre la victoire des moines sur le plan juridique, son ingérence illustre la tutelle flagrante désormais exercée par les souverains savoyards sur les moines d’Aulps par le truchement d’une administration performante.

La situation au sein même du monastère est tout aussi préoccupante. Les élections abbatiales ou aux divers offices constituent de véritables enjeux. Avec leurs valets, les abbés comme Jean de Troches jouissent d'une existence confortable et d'une position toujours prestigieuse. Entre 1368 et 1369, quatre abbés se succèdent, proposés par le comte de Savoie ou élus par les moines : Jean de Troches, Hudry des Balmes, Rodolphe de Blonay et François des Balmes. Chacun mène sa propre coterie et de la diffamation aux assignations à résidence en passant par les menaces, tous les moyens sont bons pour faire triompher le champion. Au XVe siècle, le candidat à l’abbatiat Jean L'Hôte met en gage le trésor de l’abbaye, hypothèque la maison de sa mère à Genève et contracte des prêts à hauteur de 2000 écus d’or auprès de marchands genevois pour soudoyer les cardinaux romains chargés de nommer un nouvel abbé. Son abbatiat ne sera pourtant pas une sinécure, car au concile de Bâle, auprès du cardinal Louis Alleman, L'Hôte travaille activement à l'élection de l'antipape Félix V. Sa mort en 1468 est l'occasion pour Rome de mettre fin à ces difficultés en modifiant le régime d’administration conventuelle. La commende est ainsi instaurée en 1468, elle inaugure un temps nouveau pour Aulps. Désormais, les abbés seront désignés et plus élus.  

 

2 . L’époque moderne (1468-1792)

À l’époque moderne, les moines se rapprochent des paysans de la vallée par leur origine sociale et leur existence quotidienne. Le recrutement est en effet assuré en grande partie au sein de cette population locale et l’élite de la noblesse chablaisienne ne fournit plus la majeure partie du contingent monastique. Un personnel professionnel et salarié a fait son apparition. Les “prébendiers” suppléent la disparition des convers et deviennent indispensables au bon fonctionnement quotidien du monastère. En 1524, ils sont au nombre de quatre : barbier, tailleur et hommes à tout faire. Leur nombre ne cessera de croître jusqu’au XVIIIe siècle où s’ajouteront le cordonnier, le charpentier, le fruitier ou le boulanger. Enfin, le culte rendu aux reliques de saint Guérin trouve en la personne des gouverneurs valaisans et de François de Sales des promoteurs efficaces.  

 

Des abbés commendataires aux valaisans (1468-1569)

Le premier abbé commendataire d'Aulps est Jean-Louis de Savoie, le frère du duc Amédée. Le premier acte de son administration consiste à nommer son écuyer personnel juge et châtelain des terres de l’abbaye d’Aulps. Cette décision illustre ce que seront désormais les abbés commendataires d’Aulps. Cardinaux romains ou grands noms de la maison de Savoie, ils prélèvent les revenus et laissent les moines, livrés à eux-mêmes. L’abbé de Balerne qui tente de visiter Aulps en 1486 laisse un tableau peu flatteur des gardiens du tombeau de saint Guérin. Leur cloître a brûlé jusqu’aux fondations deux ans plus tôt, ils vivent en concubinage et sont la “risée de la Savoie”. Ils disparaissent d’ailleurs singulièrement des textes pendant une cinquantaine d’années, de 1470 à 1520. La suite de l’histoire de l’abbaye d’Aulps n'est plus dès lors qu’une longue convalescence, amorcée en 1488 lors d’une visite de l’envoyé du pape Philippe de Compeys. En échange d'une totale absolution, les moines d’Aulps lui promettent de “s’amender de leur vie passée”.

Les valaisans occupent la vallée de 1536 à 1569. En refusant aux titulaires de l’abbatiat d’Aulps de percevoir des revenus sans résider entre les murs du monastère, ils rétablissent des abbés réguliers jouant à nouveau un rôle important en vallée d’Aulps (Lugon 1968 : 51-53). Jean Troillet (1536-1553), Jacques Tornéry (1553-1560) et Jean Lhoste (1560-1566) ne sont pas reconnus par Rome, mais leurs élections sont légitimées par l'ordre cistercien et surtout ils détiennent la réalité du pouvoir sur place. Incontestablement, Aulps retrouve lors de cette occupation une certaine autonomie sinon un certain lustre, même si plusieurs moines font cause commune avec la population contre les occupants lors d’une rébellion matée en avril 1539. Après cet épisode, les valaisans tentent de faire d’Aulps un pivot sûr de leur pouvoir en rénovant les terriers (1555) et en limitant le nombre de religieux à treize en 1553. Des manœuvres obscures de la part de l’administration valaisanne au sujet des prébendes et des qualités demandées pour devenir moine font tomber le nombre de religieux à huit à la fin de l’occupation, vers 1570

Les gouverneurs sont d’importants dignitaires élus pour deux ans et choisis parmi l’élite de la société valaisanne. Peter von Riedmatten (gouverneur d’Aulps 1551-1553) est le père du futur évêque de Sion Hildebrand, major de Conches et vice-bailli. Anton Kalbermatter (gouverneur d’Aulps de 1553 à 1555) est le neveu de l’évêque de Sion Adrien 1er de Riedmatten, capitaine de la milice valaisanne, ambassadeur plénipotentiaire auprès de Berne, du roi de France, de la Savoie, grand bailli des sept dizains à deux reprises (1566-1567 et 1569-1571). Ces hommes importants entrent en fonction à la mi-Carême avec réception, installation, présence d’une compagnie d’honneur. Dans une étonnante promiscuité avec les moines, ils élisent leur siège à l’intérieur même de l’abbaye d’Aulps, peut-être dans la tour de l’abbé, une construction aujourd’hui disparue qui avait été édifiée sous l’abbatiat de Jean Lhoste. Nommés pour deux ans, ils détiennent des pouvoirs administratifs, fiscaux, judiciaires ou militaires. Le gouverneur d’Aulps jouit cependant d’avantages plus marqués que ses collègues d’Evian, de Monthey ou de Saint-Maurice. Entretenu aux frais du pays avec femme, valets, servantes et chevaux, sa situation avantageuse est relevée par la diète de décembre 1551. L’entretien des routes, des châteaux ou des bâtiments religieux lui incombe. À ce titre, les gouverneurs d’Aulps entament un certain nombre de travaux pour réhabiliter un lieu de résidence devenu le centre administratif du territoire sous leur juridiction. Ils favorisent ainsi un certain redressement matériel de l'abbaye. Un rapport de 1551 mentionne qu’ils font recouvrir “le monastère et toutes ses dépendances, en particulier la tour de la prison”. Une tempête réduit ce travail à néant et les oblige à recommencer peu de temps après. La clôture est rétablie et renforcée en 1555, le clocher couvert en 1556 et le toit de l’abbaye en 1561.

Enfin, si la première mention d'un pèlerinage et de l'existence de la fameuse “clé de saint Guérin” remonte à 1512, il ne fait guère de doute que les gouverneurs aient activement contribué à populariser et développer le culte rendu à ces reliques. À vrai dire, on imagine mal personnage plus emblématique que l’abbé d’Aulps devenu évêque de Sion, pour justifier la politique valaisanne d’occupation du Haut-Chablais. Grâce aux valaisans, Aulps est donc rétablie comme le centre politique, administratif, judiciaire et fiscal d’une partie importante du Chablais oriental. Plus encore, que l'on pense à Guérin, aux reliques des martyrs d'Agaune, aux donations des Saxon et La Tour ou aux colons du Haut-Valais installés sur les terres d'Aulps, des liens forts anciens, jamais totalement oubliés, se resserrent.

 

De la torpeur à l'ultime sursaut (1569-1792)

Après 1569 et le départ des valaisans, les moines d’Aulps retombent dans une profonde torpeur. Secondé par les abbés de Tamié, vicaires généraux de l'Ordre cistercien en Savoie, l’évêque de Genève François de Sales se préoccupe activement de l’image négative incarnée par ces religieux aux mœurs douteuses : “Jamais non plus je ne cesserai de presser, voire même de crier afin d'obtenir par les entrailles de Jésus-Christ, que l'on prenne des mesures pour la réforme ou le changement des religieux des abbayes d'Aulps, d'Abondance, et d'autres encore qui sont en cette province des séminaires de scandales”. Le 15 août 1606, il offre le Saint Sacrifice sur l'autel de saint Guérin et prie longuement devant son tombeau. En un discours enflammé, il exhorte l'assemblée à suivre l'exemple du deuxième abbé d'Aulps dont il entend bien promouvoir le culte. En ce qui concerne les religieux, sa tentative de réforme est pourtant un échec. François de Sales songe un temps à supprimer le monastère, puis à remplacer les cisterciens par des chartreux, mais un fils du duc de Savoie Charles-Emmanuel 1er ruine son projet en devenant abbé commendataire. Dans une lettre désabusée écrite au soir de sa vie le 12 juin 1621, l'évêque d'Annecy prend acte de son échec et abandonne Aulps à son sort : “De réformer les religieux d'Aulps qui y sont maintenant, cela est impossible. M. de Tamié a fait ce qu'il a pu pour cela”. Effectivement, les débats qui animent l’ordre cistercien depuis le milieu du XVIe siècle entre partisans de l’étroite observance et de la commune observance n’obtiennent qu’un lointain écho à Aulps. Les moines, malgré les efforts des abbés de Tamié, refusent farouchement toute idée de réforme. Il est vrai que depuis quelques années, plusieurs religieux vivent en bons pères de famille, dont le sacristain du monastère.

Dans ce contexte, tous les bâtiments de l’enclos monastique sont abandonnés et demeurent dans un état déplorable jusqu’au dernier quart du XVIIe siècle. Le cloître est inhabitable, les religieux vivent dans des demeures individuelles disséminées sur le domaine. Le contraste entre le cadre de la vie quotidienne des moines et une église très bien entretenue et richement dotée est d’autant plus frappant. Il faut attendre les années 1680-1687 pour que les moines dirigés par des prieurs dynamiques et soucieux d’un retour à une réelle observance de la Règle “fassent le vœu de se recloîtrer” en construisant à leurs frais des cellules de bois à l’étage du bâtiment conventuel.

Dès la fin du XVIIe siècle, la situation temporelle de l’abbaye s’améliore sensiblement. Le projet d'établir à Aulps un noviciat de la commune observance concurrent de celui de Tamié ou les grands travaux entrepris au tournant du XVIIe siècle modifient l’organisation du domaine et contribuent un temps à redorer le blason du monastère. Les derniers commendataires  manifestent un réel intérêt pour Aulps. Antoine de Savoie, abbé de 1646 à 1688, enjoint au notaire Philippe Tavernier de rédiger un inventaire des chartes d'Aulps en 1678 et commande, il est vrai au soir de sa vie, la construction de la première aile d'un nouveau cloître (29 août 1687). Sa démarche est largement poursuivie par son successeur Jean-Thomas de Provana, abbé de 1689 à 1734. Des prieurs ou des moines bien formés et soucieux de la bonne tenue morale et spirituelle de leur abbaye se distinguent. Tel est le cas d'Antoine Charrot docteur en théologie et cellérier d'Aulps (1676-1689), de Claude-Nicolas Grandat, sous-prieur d’Aulps de 1670 à 1674 puis prieur de Tamié et vicaire de l’Ordre en Savoie ou de Claude Delagrange, sous-prieur de 1718 à 1725 et prieur de 1725 à 1730. Ces deux derniers sont les rédacteurs de la chronique manuscrite de l’abbaye d’Aulps. Pourtant, le XVIIIe siècle est émaillé de longues périodes de vacance du siège abbatial, de 1734 à 1750 et de 1764 à 1779.

Précisément, cette dernière vacance aurait précipité les affranchissements. Ce processus de rachat des droits seigneuriaux est réclamé depuis déjà plusieurs années par les communautés dépendantes de l'abbaye et occasionne des procès retentissants (1756). En vallée d'Aulps, il est entamé dès 1768, alors que l’édit général est promulgué en 1771. Les habitants cherchent à être exemptés du paiement des menades (une redevances payées chaque année à Noël), des lods (droits de mutation), des taxes liées à la taillabilité personnelle et réelle, plus de petites censes payées en froment et en argent. Pour les communautés de Saint-Jean-d’Aulps, Morzine et Montriond, le montant du rachat s’élève à la somme colossale de 25000 livres. En 1779, la mense abbatiale est unie à l’évêché de Chambéry. Seule une demi-douzaine de religieux occupe encore l’abbaye jusqu’à l’arrivée des troupes révolutionnaires françaises en 1792. Selon les lettres du dernier prieur, Amédée Collet, ils vivent en bonne intelligence avec la population. Les inventaires de leurs cellules dressés par les Français révèlent des moines mélomanes, amateurs d'art et bouquinant même l'Encyclopédie. Ils quittent le monastère entre la fin de l’année 1792 et le début 1793. Certains trouvent refuge à l'abbaye de Hauterive (Suisse), d'autres demeurent dans le Valais. Le domaine est vendu comme bien national à quatre familles de Saint-Jean-d’Aulps et reste en indivision jusqu'à son partage en février 1799.

 

Un monastère sans moine (1792-1940)

La Révolution ne porte pas le coup fatal au monastère déserté par les moines. Ce sont les habitants du village de Saint-Jean-d'Aulps qui font sauter à la mine les bâtiments en 1823 pour reconstruire leur église paroissiale incendiée. Au XXe siècle, l'action de deux hommes hors du commun, Ernest Tavernier et Alexis Coutin va contribuer à préserver les derniers vestiges d'Aulps.

 

Le XIXe siècle

Le 4 mai 1794, le clocheton de l’abbaye est abattu par Charles Chave, sergent au 1er bataillon de la Drôme. Il s’agit de la seule atteinte grave faite aux bâtiments par les révolutionnaires, même si les militaires en cantonnement dans l’abbaye et surtout les Rochellais protestants, commettent quelques dégradations dans le cloître en ôtant planchers, serrures et portes pour la revente. Les autorités françaises sont en effet dans l’obligation de loger des troupes en Vallée d’Aulps pour contrer un éventuel retour des troupes piémontaises et maintenir une certaine pression sur la population. A cette fin, elles conservent les bâtiments en état, un temps transformés en caserne, écurie ou prison. En 1799, les quatre familles de propriétaires procèdent au partage du domaine tout en maintenant l’église en indivision. 

Il faut attendre l’incendie de l’église paroissiale de la Moussière dans la nuit du 11 au 12 mars 1823 et la séance du conseil municipal du 16 mars pour que les villageois de Saint-Jean-d’Aulps pillent et détruisent en quelques semaines l’abbatiale médiévale, qui cristallise les passions paroxystiques des habitants des deux hameaux du village. Les autorités sardes réagissent trop tard, rendent le syndic Buttet et le curé Desportes responsables mais n'engagent aucune poursuite. Les matériaux récupérés servent à la reconstruction de l’église incendiée, à l’empierrement des routes et à l’édification de plusieurs maisons particulières. De l'intendant du Chablais à l'évêque d'Annecy, l'indignation des autorités civile et ecclésiastique est générale. Voici par exemple une proposition d'épitaphe adressée par le curé d'Allèves, désabusé, au syndic de Saint-Jean-d'Aulps en avril 1823 : “Qu'aussitôt que vous aurez démoli le temple de saint Guérin, si vous en avez le courage, vous éleviez une pyramide dans l'endroit où il fut, et que sur cette pyramide vous graviez en gros caractère l'inscription suivante : " Ici fut le temple de saint Guérin. Nous n'y avons laissé pierre sur pierre parce que cet ancien édifice excita notre indignation en nous rappelant ces moines fainéants qui non contents de nous avoir donné du pain voulaient encore prier pour nous””.

1839 mai 3, La Moussière.―  Lettre des habitants de La Moussière à l'évêque de Genève justifiant la reconstruction de l'église paroissiale dans leur hameau.

Arch. paroissiales de Morzine, fonds de la cure de Saint-Jean-d'Aulps.

“ […] Nous n'avions pas oublié que les ardoises des toits de ces édifices religieux avaient été enlevé[e]s par les gens [du hameau] de l'Abbaye pour en couvrir leurs maisons, qui sont presque toutes construites avec les matériaux provenant du monastère et de l'église, que les statues religieuses en bois de ces mêmes édifices avaient servi à faire cuire la soupe de ces gens-là, que ces même gens étaient occupés à déferrer portes et buffets du monastère, à dépouiller les vitraux de cette belle église, à en arracher tout ce qui pouvait contribuer à assouvir leur cupidité, à dépouiller de fond en comble tous ces édifices dont les ornements devinrent en un moment la proie de leur fureur spoliatrice. Nous n'avions pas perdu de vue que le superbe crucifix de cette basilique avait été vendu par un des leurs, et qu'une grande partie du produit fut consacré à une orgie. Nous avions toujours un frais souvenir de la démolition des autels de cette superbe église, dont les riches marbres sur lesquels avait tant de fois coulé le sang de l'agneau sans tâche avaient été employés à faire des crèches dans les écuries du village de l'Abbaye, où ils ont dès lors reçu et reçoivent encore la bave des brutes… Nous avions trop vu ces mêmes écuries pavées des pierres du sanctuaire, de ces mêmes pierres qu'avait autrefois foulé le grand et le saint évêque de Sion. C'en était assez pour perpétuer en nous une répugnance invincible d'aller former une église paroissiale dans un tel village où les mœurs n'ont pas changé, et où elles seraient encore absolument telles si l'occasion se présentait encore aujourd'hui […]”.

 

Puis vinrent des hommes enthousiastes

Même détruite, l’église reste durant tout le XIXe siècle en indivision. Quand Ernest Tavernier, propriétaire de la ferme du domaine et amoureux de ces vieilles pierres entreprend dans les années 1890 de faire classer les restes de l’église comme Monument Historique, pas moins de quarante deux copropriétaires sont à convaincre de l’utilité de la démarche… Peine perdue, d’autant que l’homme est attaqué par une association de copropriétaires concurrente désirant parachever la destruction. Ernest Tavernier ne désarme pas, mène une intense campagne d’information, s’attire des sympathies haut placées comme celles André Folliet, président du conseil général, Max Bruchet, archiviste départemental et Monseigneur Piccard, l'un des fondateurs de l'Académie chablaisienne. Après un baroud peu glorieux de la part des opposants, le domaine est finalement vendu aux enchères sur licitation le 6 août 1902 et l’Etat se porte acquéreur. Avec un rare désintéressement, Ernest Tavernier renonce même à l'argent correspondant à sa part. Le 6 octobre de la même année, l’église est classée Monument Historique.

Sur le papier, l’église cesse dès lors d’être une carrière de pierre. Il reste pourtant par endroits jusqu’à trois ou quatre mètres de débris de toute sorte. Il faut attendre l’irruption dans l’histoire d’Aulps d’un personnage hors du commun avec la nomination le 18 août 1928, d’Alexis Coutin à l'archiprêtré de Saint-Jean-d’Aulps. L’ecclésiastique est pris d’une passion dévorante pour le monument. Pendant dix ans, cette force de la nature déblaie seule et dans l’indifférence générale l’emplacement de l’église au prix d’efforts inouïs. Alexis Coutin ajoute d’autres cordes à son arc : archéologie, histoire, rien du passé d’Aulps ne lui échappe. Ecœuré par le déclenchement de la deuxième Guerre Mondiale (il fut brancardier en 1914-1918), il renonce au déblaiement un temps envisagé du cloître. Une modeste plaque à sa mémoire est apposée sur l'un des piliers de la nef de l'église. Pour la petite histoire, elle obture une cavité ayant reçu en 1823 la charge de poudre fatale, celle qui aurait mis à bas tous les restes du bâtiment… Elle n'a jamais explosé !

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